lundi 19 mars 2012

Joie

Ce n’est pas vrai qu’écrire n’est que lutte et combat, que cheminement dans les déserts ou les champs de neige des feuilles du manuscrit – il y a des jours et des semaines où écrire donne de la joie, où les formidables forces avec lesquelles tu luttes, te sont service, t’élèvent la vie et le travail, te soustraient à la loi de la pesanteur, il y a des jours où c’est un sentiment de bonheur d’écrire, où tu donnes des ailes à cet élément secret, où tu avances avec légèreté dans l’élément de la forme et de la pensée ! Mais comme ils sont rares ces jours-là, ce bref instant. Et incontestablement ce n’est pas non plus au moment le plus approprié pour le travail ! Les jours où le travail est joie sont pleins de modestie. Ce n’est pas là que tu écris héroïquement. Dans ces moments là l’écrivain ne travaille qu’humblement, penché sur les feuilles du manuscrit au lever du jour, plein de gratitude à la fois pour ce don incompréhensible et cette grâce divine, qui ne lui est pas complètement intelligible et qu’intérieurement il va même jusqu’à un peu mépriser.
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

lundi 12 mars 2012

Printemps

Les narcisses, oui. La primevère, l’odorant pois de senteur, le muguet.
Mais je n’oublie pas le jeune oignon, le radis et l’épinard frais. N’oublie pas que les forces qui, comme par magie, poussent ces merveilleuses créations, agissent aussi sur toi, sur les hommes. C’est le printemps et donc il se produit quelque chose. Cela se passe à vue d’œil de manière si manifeste. Le visage de la terre se modifie de jour en jour, les bois mettent leurs bougies vertes, les champs commencent à gonfler, vert et jaune. Ne penses-tu pas que la force qui métamorphose si complètement la nature, qui traverse les arbres, les champs, l’eau, que cette force ne traverse pas aussi ton corps, ton âme, ne te transforme pas, ne nourrit pas et ne tue pas quelque chose en toi ? Vis, justement au printemps, pleinement conscient et vigilant.

Extrait de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

dimanche 4 mars 2012

La conversation de Bolzano au théâtre

Rappel pour les parisiens

"La Conversation de Bolzano" sera jouée à Paris au Théâtre de l'Atalante, 10, place Charles Dullin - 75018 Paris à partir du 30 mars 2012.


Mise en scène de Jean-Louis THAMIN
du vendredi 30 mars au jeudi 19 avril, relâche le mardi

http://theatre-latalante.com/site/La_Conversation_de_Bolzano.html

Vous pouvez réserver dès à présent au 01 46 06 11 90.

Je ne veux plus "écrire" de "romans"

J’ai achevé « La sœur ». Et je crois que j’ai aussi terminé ma carrière de « romancier » … en tout cas je l’ai achevée dans le sens où j’ai pratiqué ce genre ces dernières années.
Je ne veux plus « écrire » de « romans »*. Je veux seulement écrire, comme me le dictent la grâce de Dieu et mon humeur aussi longtemps que je peux, sans me contraindre aux limites définies du genre. Amen  

Extraits du journal de l'année 1945, d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 
* Après cette mention dans son journal (vraisemblablement mi-avril 1945) Sándor Márai écrira essentiellement "pour le tiroir" et ne produira plus que quelques romans (Paix à Ithaque, Le miracle de San Gennaro, Libération - posthume - et un roman policier dont il parle dans son journal de 1985 ) tout en rassemblant des parutions antérieures.

jeudi 1 mars 2012

Une préfiguration de "Libération" dans le journal de 1945

Un matériau extraordinaire entre les mains d'un touche-à-tout du théâtre : sous le titre "Abri anti-aérien" décrire un siège pendant lequel dans la cave d’un immeuble de rapport d’une ville détruite, dépeuplée, des gens « éduqués » oublient toute forme d’éducation à la  première explosion de grenade et deviennent semblables à des animaux, pire que des bêtes, n’apprennent rien, n’oublient rien, et quand le premier soldat ennemi pénètre dans la cave et qu’ils sont « libérés » du cauchemar du siège, ils recommencent à zéro la comédie mensongère de la « culture ».

Extraits du journal de l'année 1945 d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

dimanche 12 février 2012

A propos de "La soeur" et de la médecine

Bientôt au bout de « La sœur ». Qu’est-ce qu’un médecin ? Pour moi un médecin est un homme qui ne connaît pas de « petites » ou de « grosses » maladies, des « cas » communs ou exceptionnels ; c'est quelqu’un qui entre dans une chambre où un malade est allongé, ausculte le cœur et les poumons, qui dans la salle de bains arrange l’évacuation, parce que le malade en a besoin et qu’il n’y a pas de plombier sous la main, qui donne des conseils pour la cuisine, qui discute avec le patient comment régler ses problèmes matériels désagréables, qui quand c’est nécessaire pratique aussi un accouchement ou incise un furoncle, bien que ça ne soit pas sa « spécialité » ; qui pendant l’examen, en passant, masse les muscles de la jambe du malade qui sont engourdis d’être allongés … c’est simplement un médecin. Donc pas un « scientifique ». Si c’est un scientifique, il ne doit pas être médecin, il ne doit pas clouer de plaque émaillée avec l’inscription méd. génér. Hippocrate était médecin, c’est-à-dire aussi prêtre et pédicure, sage-femme et spécialiste de médecine interne, thérapeute, barbier et il administrait des lavements.
Extraits du journal de l'année 1945 d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

Je dédie ce petit texte aux médecins de ma famille, à mes pères, à mes petits enfants dont beaucoup envisagent un métier "de santé" et à tous les médecins du type décrit  que j'ai rencontrés dans ma vie.

vendredi 3 février 2012

Le Jouisseur

Pour montrer à mes amis que Sándor Márai n'est pas seulement le pessimiste nostalgique que certains des textes choisis jusqu'à présent pourraient faire penser, je leur dédie ce petit portrait.

Le jouisseur
Il a soixante dix sept ans. Et ici en cure, à la recherche d’une petite plante médicinale pour son cœur. En compagnie d’une infirmière ; de temps en temps il se montre galant, se tourne vers la femme avec un sourire malicieux comme s’ils venaient juste de faire connaissance sur la promenade et négociaient maintenant les conditions d’un tête-à-tête nocturne. Incorrigible.
Il porte un monocle, des guêtres blanches, un foulard de soie vert et une chevalière, et en plus un très fin chapeau de paille, aussi léger que s’il avait été tissé de plumes d’oiseau. Il apparaît chaque jour à la source avec un costume différent, enjôle et éblouit ses admirateurs. Il se présente à chacun ; est poli mais pas exclusif. Les anecdotes qu’il épice de citations en allemand, français, latin ou anglais, pétillent de sa bouche comme le gaz carbonique de l’eau thermale qu’il boit.

Il parle de femmes, de combats à la table de jeu et de ses amis distingués. Une fois à Nice une lady me dit … Une fois à Londres après le neuf il tira un As … Autrefois à Paris l’héritier du trône d’Espagne dit … La fine auréole de toutes ces aventures luit autour de sa tête chauve, intelligente, rusée et malheureuse. Sa main, la main ornée de la chevalière, plissée, noble et misérable, qui a volontiers caressé les femmes et distribué les cartes, qui a flatté les mains de tant de contemporains douteusement distingués et peu fiables, parfois il la porte fatiguée à son cœur. Oui, le grand jeu est terminé. La mise était le plaisir. Une grosse et triste mise. Aujourd’hui il pourrait aussi dire qu’il regrette quelque chose et qu’il a perdu la joie quand il a gagné avec cette mise là. Mais en réalité il ne regrette rien. Ici il se hâte, le jouisseur, à pas pas vraiment élastiques, au bras de l’infirmière le long du couloir, vers la consultation, où des gouttes chères, des traitements reconstituants, tonicardiaques l’attendent dans la seringue. Il se hâte vers une aventure, vers quelque ultime et secrète aventure ; son monocle rivé à l’œil gauche, il louche d’un regard désapprobateur et interrogateur en direction de la mort – la prend dans le coin de l’œil comme un fonctionnaire fâcheux, dont il faut tolérer la présence. Ca ne peut pas faire de mal si on lui fait sentir, qu’elle n’appartient pas à la bonne société.

Extrait de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner