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samedi 7 septembre 2019

Le journal, enfin !


Grande nouvelle pour les amateurs de Sándor Márai : la parution du premier tome de la traduction en français de son journal par Catherine Fay.
À partir du 11 septembre vous pourrez trouver en librairie cet ouvrage, édité par Albin Michel, témoignage essentiel de la pensée du grand écrivain hongrois. Pour une grande partie des critiques de son pays, c’est son œuvre maîtresse.
Et pourtant l’année précédant le début de ce journal, il écrivait dans Ciel et terre (encore inédit en français) une entrée intitulée Journal  dans laquelle il déclarait :
Je n’ai jamais beaucoup aimé les journaux intimes, ce n’est pas mon moyen d’expression. Si c’est le sens d’un journal d’écrire « journellement », et à côté de cette tâche, de noter aussi en gribouillant le sens de ce sous-produit, de conserver les copeaux de l’instant, alors ce sont ces notes-ci qui sont mon journal ; […] Et les journaux, ces « grandes confessions », sont-ils écrits avec moins de coquetterie et d’intentions et moins pour le public ? J’ai un doute. L’écrivain lorgne toujours d’un œil vers le public, même s’il note sur son cahier secret : « Aujourd’hui rien à signaler » ou « fumé cet après-midi ». […] D’ailleurs, auteur de journal intime, je ne fais pas grand compte de cette étrange bonne foi. Garde tes secrets pour toi – écris de manière énigmatique et sincère, avec titre, structure et intention, c’est la seule manière possible, la seule manière convenable. (traduction de l’auteur de ce blog)
Il a heureusement pour nous, changé d’avis.
Le journal suit depuis 1943 les pérégrinations de son auteur depuis ses années hongroises (ce premier tome) jusqu’en 1989 tout au long de ses exils successifs en Italie et aux États-Unis. Il y note avec lucidité, souvent amertume, réflexions et jugements sur son temps et ses acteurs, sur l’histoire ou sur l’art, sur les évènements de sa vie quotidienne comme sur celle du monde.
Ces miscellanées sont passionnantes et comme, plus tôt, les Confessions  d’un bourgeois ou les Mémoires de Hongrie jettent un éclairage particulièrement cru sur les misères du monde dans ces années troublées, le regard de l’humaniste stoïcien disciple de Marc-Aurèle et du bourgeois qu’il se revendiquait être.
À noter l’article de Nathalie Crom dans Télérama 3634 du 04/09 (« L’inconsolé »)

dimanche 3 janvier 2016

Nouvel An

Voici ce qu'écrivait Márai dans son journal, il y a 70 ans au seuil de l'année 1946 :
 
Nouvel an. Le Danube est un miroir, comme de l’eau dormante. Calme reflet au-dessus d’un pays soulagé.  Dans l’eau se baignent paisiblement des oies sauvages. Il y a un an aujourd’hui  y flottaient des cadavres pieds et poings liés.
Il y a un an aujourd’hui ce pays se tordait sous les coups de baïonnette de la guerre. Maintenant il poursuit sa guérison. Les gens meurent encore dans la misère et l’inutilité, mais tout est en train de guérir. Dans deux ans quand les terres auront été labourées assez profond on ne retrouvera plus trace de la guerre sur ce pays. Et les hommes oublieront vite eux-aussi. Dans deux ans, si je vis encore, tout sera plus important que ce qui était réalité il y a un an.
Hélas pour lui, deux ans après, il prendrait le chemin de l'exil.

dimanche 1 février 2015

L’actualité de Márai en 2014


France-Culture lui a consacré le 29 mars une émission de sa série « Une vie, une œuvre » (voir dans ce blog les articles Sandor Marai sur France Culture, le samedi 29 mars 2014 du 16 mars, Réécouter"Une vie - Une œuvre" consacrée à Sándor Márai et En réécoutant "Une vie - uneoeuvre" du 31 mars.
2014 a vu comme l’année dernière un inédit de Márai être publié. Cette fois il s’agit sous le titre Fedőneve: Ulysses (« Nom de code : Ulysse ») de textes d’émissions qu’il faisait régulièrement sur Radio Free Europe à partir d’octobre 1951 en direction de la Hongrie. J’y reviendrai bientôt.
Par ailleurs à côté  de rééditions comme celles parmi plusieurs autres de Zendülők (Les révoltés), Helikon poursuit l’édition du Journal : en 2014 est paru le volume des années 1967 à 1969 et continue aussi à proposer des extraits d’œuvres diverses rassemblés autour d’un thème : après Budán lakni világnézet (Habiter Buda : une vision du monde) et  Régi Kassa, álom… (Ancienne Kassa, un rêve...) voici Italia életérzés (Impressions italiennes).
Le site hlo.hu publie fréquemment des articles critiques en anglais sur Márai et ses œuvres. En particulier de très longs articles sur Mémoires de Hongrie et sur la récente version « non censurée » des Confessions d’un bourgeois  (les éditions précédentes, exceptées l’italienne, avaient été expurgées par Márai lui-même de passages mettant en scène des personnes qui en avaient demandées la suppression).
Signalons quelques nouvelles traductions :
en français, Ce que j’ai voulu taire, traduction de l’inédit Hallgatni akartam paru en Hongrie en avril 2013 (voir dans ce blog les articles Sensation littéraire : un inédit de Márai  du 12 août 2013, et Après la lecture de "Ce que j'ai voulu taire" du 25 novembre 2014)
en anglais, une anthologie de poèmes en édition bilingue, sous le titre The Withering World (voir l’article Une édition bilingue anglais-hongrois de poèmes de Sándor Márai).
Et deux essais sur Sándor Márai :
en italien : Sándor Márai e Napoli de A. Di Francesco et J. Papp
en espagnol : Sandor Marai y la viscera del alma. ensayo sobre su novela "La hermana" de Inoriza Rueda, Ángel

dimanche 2 mars 2014

2013, un bon millésime pour l’œuvre de Márai


L’année 2013 a été un « bon cru » pour l’œuvre de Sándor Márai, riche en rééditions, traductions, et qui a vu aussi la parution d’un inédit en Hongrie.
Réédition chez Helikon (Budapest) de Ég és föld (Ciel et terre- épigrammes, aphorismes), Kassai őrjárat (Patrouille à Kassa – récit de son voyage dans sa ville natale en 1941-42), Eszter hagyatéka (L’héritage d’Esther – roman), Az igazi (L’authentique) et Judit …és az utóhang (Judith ...et appendice) qui constituent les quatre parties du roman paru en français sous le titre « Métamorphoses d’un mariage », Válás Budán (Divorce à Buda – roman) et Egy polgár vallomásai (Les confessions d’un bourgeois - avec la mention « édition intégrale, non censurée » !).
Des nouveautés : Beszéljünk másról? Publicisztika 1943–1978 (Pouvons-nous parler d’autre chose ? 1943-1978 –chroniques), Régi Kassa, álom… (Ancienne Kassa, un rêve... – d’après la présentation, il semble qu’il s’agisse d’une anthologie de textes sur Kassa, sa ville natale).
Helikon poursuit aussi l’édition du Journal : en 2013 est paru le volume des années 1964 à 1966.

Dépôt de gerbes au pied de la statue de Sándor Márai,
à Košice, le 11 avril 2013
Et surtout est paru en avril 2013, toujours chez Helikon, l’inédit Hallgatni akartam (J’ai voulu me taire – continuation des « Confessions d’un bourgeois » à partir de 1938, voir mon article du 12 août 2013).


Régi Kassa, álom… a été présenté le 11 avril 2013 (anniversaire de Márai) à  Košice - Kassa (alors capitale européenne de la culture), après une cérémonie officielle près de sa statue.
Des traductions aussi :

en français : Les mouettes (traduction de Siraly - « Mouette»)
en italien : Sinbad torna a casa (traduction de Szindbád hazamegy –
« Sinbad rentre »)
en allemand : Die Frauen von Ithaka (traduction de Béké Ithakaban
– « Paix à Ithaque »)
en portugais : A Irmã (traduction de A növer
– « La sœur »)
en castillan : Liberación
(traduction de Szabadulás -« Libération »)

 
Signalons enfin que la plupart des romans traduits en allemand sont maintenant disponibles en livre électronique.
Espérons que l’année 2014 sera elle aussi un bon millésime pour la diffusion de l’œuvre de Sándor Márai.

lundi 12 août 2013

Sensation littéraire : un inédit de Márai

Vient de paraître en Hongrie, chez Helikon l'éditeur de Márai, un inédit : Hallgatni akartam, c'est-à-dire Je voulais (ou j'ai voulu) me taire. La correspondante hongroise qui m'a signalé cette parution, me fait remarquer qu'hallgatni' peut aussi signifier 'écouter'. Délices de nos langues polysèmes !

 Ce livre, d'après Márai lui même, est une continuation des Confessions d'un bourgeois pour la période qui commence à l'Anschluss (l'occupation-annexion de l'Autriche par Hitler en 1938).
 
« Il faut encore que j’écrive un troisième tome* qui termine Confessions d’un bourgeois. Dans ces nuits sans sommeil je pense à la rédaction de ce livre », écrit-il dans son journal en 1944**.

 C'est ce projet qu'il concrétisera en 1949 - 1950, mais dont le manuscrit était resté négligé jusqu'à maintenant, et qui fait l'objet d'une parution aujourd'hui.
 
* "Les confessions d'un bourgeois" (1934) comporte deux "tomes"
** d'après mon édition allemande du journal 1943-1944 ("Literat und Europäer", Piper-Verlag, traduction de Akos Doma) c'est en septembre 1944 qu'il écrivait ces lignes, poursuivant :
"Il n'est que rarement donné à un écrivain de vivre, dans la réalité même, un grand thème qui le touche au plus profond de lui-même, de le suivre jusqu'au bout. J'ai vu, connu la bourgeoisie hongroise  dans tous ses aspects,  jusqu'aux racines, la classe dans laquelle je suis né ; et aujourd'hui je suis le témoin de sa désintégration absolue. La description de ce processus de désintégration, c’est peut-être la seule véritable mission d’écrivain de ma vie. La description du processus de décomposition des vingt-cinq dernières années. Les filtres subtils par lesquels tout véritable talent a été tamisé de manière officielle ou non officielle. L’art et la manière par lesquels toute personnalité compétitive était mâtée, effarouchée, domestiquée. Comment on avait commencé à se livrer au jeu des insignes, au jeu des tables d’habitués, au jeu des conceptions du monde. Et comment tout ça avait débouché sur du banditisme et sur le déclin absolu."

vendredi 28 décembre 2012

Un poète Hongrois

Pour le « Jour du Livre » on a réédité les poèmes de Gyula Juhász*. Sur la jaquette le visage barbu, triste du grand poète, son sourire fou. Juhász était un « hongrois » en effet : dans une telle constitution de hongrois se cache une psychose. On ne peut pas impunément être seuls en Europe pendant mille ans. L’homme dans la solitude devient poète ou maniaco-dépressif ou les deux. Chez les finlandais il y a aussi beaucoup de fous. Le résultat de l’expérience finno-ougrienne est que nous nous sommes égarés dans le monde indo-germanique et que nous sommes seuls. C’est aussi là-dessus que le sourire fou sur la photographie attire notre attention.
Extrait du journal (année 1947), à partir de la traduction
en allemand deTibor et Mona von Podmaniczky


* Gyula Juhász (1883-1937), poète hongrois, un des enfants les plus célèbres de Szeged, maître de la forme courte. Anna sa Muse, et ses souvenirs d’elle suscitèrent toute sa vie des poèmes tendres et sensibles. Plusieurs tentatives de suicide émaillent une vie de solitude. Autre évocation de Juhász par Sándor Márai, sous le titre Szeged dans Ciel et terre.

vendredi 28 septembre 2012

Un petit garçon à la chasse aux papillons

J’ai rapporté au petit garçon[1] un filet à papillon et maintenant sous le soleil de juin il court joyeux dans les allées du jardin : il attrape des papillons, puis il rend ces fugaces petits oiseaux d’été virevoltant à la liberté. Le jardin rayonne d’une lumière chaude, brillante et l’enfant, les papillons, le filet à papillons rose flottant entre les fleurs, les plants de tomates vertes et les fleurs jaunes des citrouilles, tout cela forme une unité profonde, jeu et éclairs de lumière, réalité et abondance. Parfois je lève les yeux du livre – je lis Le malaise dans la civilisation de Freud – et observe l’enfant qui joue avec le filet à papillons. Il a quatre ans, il est retors, têtu, paysan et protestant ; il sait déjà des tas de choses sur les animaux, les fruits de la terre, le jardin, sur les singularités des choses terrestres. Mais tous les jours il pleure Jászberény : là-bas il y avait tout, des chevaux, des chiens, des poules, des canetons, des russes et même des juifs. Tous mes efforts sont vains, je ne peux pas concurrencer un si riche trésor de souvenirs.

Extraits du journal de l'année 1945 d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009)

[1] Petit garçon : János, que sa femme et lui ont recueilli quelques semaines auparavant et qu’ils adopteront quelques mois plus tard
 

vendredi 31 août 2012

Journal

Je n’ai jamais beaucoup aimé les journaux intimes, ce n’est pas mon moyen d’expression. Si c’est le sens d’un journal d’écrire « journellement », et à côté de cette tâche, de noter aussi en gribouillant le sens de ce sous-produit, de conserver les copeaux de l’instant, alors ce sont ces notes-ci qui sont mon journal ; pourtant je ne peux pas écrire autrement, simplement pour un public anonyme, ainsi que je le fais en ce moment en mettant ces notes sur le papier, c’est-à-dire avec un titre, une intention et un contenu structuré … Est-ce de la vanité ? Ou un genre de contrainte du métier ? Et les journaux, ces « grandes confessions », sont-ils écrits avec moins de coquetterie et d’intentions et moins pour le public ? J’ai un doute. L’écrivain louche toujours d’un œil vers le public, même s’il note sur son cahier secret : « Aujourd’hui rien à signaler » ou « fumé cet après-midi ». Cela aussi il le considère comme une affaire publique puisque justement il est écrivain. Le journal, même le plus intime, est toujours écrit pour le public, et peut-être est-ce ainsi plus honnête, si nous avouons, que nous autres écrivains ne pouvons pourtant pas être complètement honnêtes, ni dans nos œuvres, ni dans notre correspondance, ni non plus dans les notes de notre journal. D’ailleurs, auteur de journal intime, je ne fais pas grand compte de cette étrange bonne foi. Garde tes secrets pour toi – écris de manière énigmatique et sincère, avec titre, structure et intention, c’est la seule manière possible, la seule manière convenable.
 
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner
 
Il est amusant de noter que ce texte est paru en 1942 et que l'année suivante, SándorMàrai commençait un journal, journal qu'il allait tenir jusqu'à sa mort.


mardi 5 juin 2012

Le regard de Sándor Márai sur ses confrères en littérature

Une nouvelle page en construction

Sándor Márai était un grand lecteur et à partir de son recueil "Quatre saisons, poèmes en prose" et surtout dans "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre" il livre à ses lecteurs ses jugements et appréciations sur des écrivains passés ou de son temps. Dans les journaux qu'il tient il note aussi fréquemment ses impressions de lecture.
J'essaye de rassembler les textes que Sándor Márai consacre à différents écrivains sur une nouvelle page de ce blog "Le regard de Sándor Márai sur ses confrères en littérature" (voir les onglets en tête de blog).
A côté des plus grands noms comme Shakespeare ou Goethe, vous aurez peut-être l'occasion aussi d'y découvrir des auteurs moins connus en particulier hongrois, bien sûr, qui vous donneront comme à moi l'envie d'aborder des rivages moins familiers de la littérature européenne.

Cette page est en cours de construction et risque de ne pas être de bonne qualité pendant un certain temps. Pardonnez m'en (je ne suis pas un grand expert de l'éditeur de ce blog !)

dimanche 20 mai 2012

A Rome en 1972

Extraits du journal de 1972, d'après la traduction en allemand de Hans Skirecki
Tous les jours vers le soir au Café Greco*. Depuis deux cents ans pratiquement rien n’a bougé ici ; l’ameublement, les tableaux au mur, tout y est comme au temps de Goethe. Curieux couple : une robuste femme à moustache et un homme efféminé maquillé, ils se regardent rêveusement, se serrent les mains sous la table, tels Amor et Psyche. Il est possible que Baudelaire et Gide aient été religieux à leur manière et cru que l’oisiveté était autant un péché, tournée vers le mal que tournée vers le bien.
...

Dans la grande librairie de la via Veneto, je cherche quelque chose à lire et je me tiens, comme presque toujours ces derniers temps, devant les rayons bourrés des nouvelles parutions, pour finir par ressortir les mains vides. Je suis malade de la résistance qu’une telle profusion éveille [en moi]. Au coin j’achète un magazine littéraire et à la terrasse du « Doney »** je lis qu’un rat de bibliothèque anglais a trouvé le livre écrit en 1692 qui contient un catalogue des livres non écrits. Il porte le titre de « Biblioteca promisa et latens ». Y sont énumérés les titres de plus de deux milles cinq cents livres qui n’ont pas été écrits ; les auteurs avaient projeté de les écrire, les avaient annoncés, espéraient des souscripteurs – mais ils n’étaient pas arrivés au bout de leurs livres, parce que quelque chose était arrivé entre temps… un dictateur qui avait fait assassiner l’auteur, ou une révolution qui ne supportait pas la libre parole… Peut-être de tels livres sont ils aujourd’hui comme hier la véritable littérature. De la même manière que l’antimatière est un composant organique du matériau de l’univers, de même la littérature qui vit sans mots dans l’âme de beaucoup d’écrivains est elle plus authentique que la paralittérature dont les librairies remplissent leurs vitrines.
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* le plus ancien café de Rome. Sándor Márai s'était rendu à Rome (il habitait Salerne à l'époque) pour des examens médicaux, qu'il n'avait pu subir, le médecin étant mort brusquement, ce qu'avec un certain humour noir Márai considère comme un manque de tact.
**célèbre restaurant sur la via Veneto

mardi 8 mai 2012

Mai 1945

A la une des journaux des nouvelles comme : Berlin tombé, Hitler est mort, les alliés sont entrés dans Hambourg. Personne ne fait attention aux nouvelles ; moi non plus. Les journaux ne se vendent qu’à peine. Il y a un an que n’aurions nous donné pour pouvoir lire dans les journaux de tels articles ! … Aujourd’hui c’est parfaitement égal ce qui se passe avec Hitler et l’Allemagne. Le saindoux, c’est important, le lard et le pain. Tout le reste on l’écoute et on fait un geste d’indifférence de la main.
Extraits du journal de l'année 1945, d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

samedi 21 avril 2012

Envie de vins italiens !

A l'intention d'Ibolya et de Marina
Si je reste en vie, la seule tâche de ma vie sera de me taire pendant dix volumes.
Rendez-moi la mer, la mer ! Et du vin couleur d’émeraude, un Orvieto, ou un Vérone rouge sang. Et de la chaleur, de la chaleur dorée ! Et une ville, et entre ses murs des femmes et des poètes qui vivent ! Tout le reste vous pouvez l’emmener au nom de Dieu.
Extraits du journal de l'année 1945, d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

dimanche 4 mars 2012

Je ne veux plus "écrire" de "romans"

J’ai achevé « La sœur ». Et je crois que j’ai aussi terminé ma carrière de « romancier » … en tout cas je l’ai achevée dans le sens où j’ai pratiqué ce genre ces dernières années.
Je ne veux plus « écrire » de « romans »*. Je veux seulement écrire, comme me le dictent la grâce de Dieu et mon humeur aussi longtemps que je peux, sans me contraindre aux limites définies du genre. Amen  

Extraits du journal de l'année 1945, d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 
* Après cette mention dans son journal (vraisemblablement mi-avril 1945) Sándor Márai écrira essentiellement "pour le tiroir" et ne produira plus que quelques romans (Paix à Ithaque, Le miracle de San Gennaro, Libération - posthume - et un roman policier dont il parle dans son journal de 1985 ) tout en rassemblant des parutions antérieures.

jeudi 1 mars 2012

Une préfiguration de "Libération" dans le journal de 1945

Un matériau extraordinaire entre les mains d'un touche-à-tout du théâtre : sous le titre "Abri anti-aérien" décrire un siège pendant lequel dans la cave d’un immeuble de rapport d’une ville détruite, dépeuplée, des gens « éduqués » oublient toute forme d’éducation à la  première explosion de grenade et deviennent semblables à des animaux, pire que des bêtes, n’apprennent rien, n’oublient rien, et quand le premier soldat ennemi pénètre dans la cave et qu’ils sont « libérés » du cauchemar du siège, ils recommencent à zéro la comédie mensongère de la « culture ».

Extraits du journal de l'année 1945 d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

dimanche 12 février 2012

A propos de "La soeur" et de la médecine

Bientôt au bout de « La sœur ». Qu’est-ce qu’un médecin ? Pour moi un médecin est un homme qui ne connaît pas de « petites » ou de « grosses » maladies, des « cas » communs ou exceptionnels ; c'est quelqu’un qui entre dans une chambre où un malade est allongé, ausculte le cœur et les poumons, qui dans la salle de bains arrange l’évacuation, parce que le malade en a besoin et qu’il n’y a pas de plombier sous la main, qui donne des conseils pour la cuisine, qui discute avec le patient comment régler ses problèmes matériels désagréables, qui quand c’est nécessaire pratique aussi un accouchement ou incise un furoncle, bien que ça ne soit pas sa « spécialité » ; qui pendant l’examen, en passant, masse les muscles de la jambe du malade qui sont engourdis d’être allongés … c’est simplement un médecin. Donc pas un « scientifique ». Si c’est un scientifique, il ne doit pas être médecin, il ne doit pas clouer de plaque émaillée avec l’inscription méd. génér. Hippocrate était médecin, c’est-à-dire aussi prêtre et pédicure, sage-femme et spécialiste de médecine interne, thérapeute, barbier et il administrait des lavements.
Extraits du journal de l'année 1945 d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

Je dédie ce petit texte aux médecins de ma famille, à mes pères, à mes petits enfants dont beaucoup envisagent un métier "de santé" et à tous les médecins du type décrit  que j'ai rencontrés dans ma vie.

jeudi 26 janvier 2012

Sándor Márai parle de "La soeur" dans son journal

Au milieu de soldats kirghizes et mongoles traînaillant et sous le tonnerre de feu qui vient de Budapest, complètement lessivé et pourtant avec une totale concentration, j’écris la suite de « La sœur ». Ce n’est peut-être pas convenable d’avoir ce comportement pour une personne « sensible et compatissante » ; mais je ne peux rien faire d’autre, je ne suis qu’un homme.
plus loin
Les dernières pages de « La sœur ». Ce serait pourtant bien de répondre à la question, de ce qu’est la maladie. Car « ordre du monde blessé » et « dieu malade » ne sont que des mots.
Je n’ai pas de réponse. Certainement la maladie est une posture : plus exactement le manque de posture. Un jour l’homme devient lâche ou stupide ou pèche, et alors il tombe malade. Pourtant ça ne peut pas s’analyser. Il y a des maladies qui guérissent parce qu’on les traite. Et il y a des maladies que l’on ne traite pas et qui pourtant guérissent. Et il y a des maladies qui guérissent malgré le traitement. Et il y a des maladies dont nous n’apprenons jamais pourquoi elles guérissent, grâce ou malgré le traitement. Il faudrait disposer de deux exemplaires de chaque malade – traiter l’un et l’autre pas –, pour être fixé.
Je crois que la maladie, pour une grande partie, est une auto-punition ; puis de la lâcheté ; et pour finir expression de panique, cette panique qui saisit l’homme de temps en temps dans le chaos terrible de l’être.
plus loin encore (il raconte la même anecdote dans "Mémoires de Hongrie" mais sans faire allusion à "La soeur")
A midi, visite d’un groupe de russes. Des officiers. Ils sont six, ne demandent pas à manger, ni à boire, s’entretiennent amicalement. Ils regardent les livres, se renseignent si j’aurais aussi des livres russes. L’un d’eux prend l’édition allemande d’un roman de Tolstoï ; leur chef, un major moscovite, dit d’un ton sévère que des troupes allemandes et hongroises ont dévastés Iasnaïa Poliana. Ils s’intéressent à ma machine à écrire, le major se penche sur mes manuscrits et me prie de lui donner quelques doubles de mon manuscrit en souvenir ; il reçoit quelques pages de « La sœur » et le range précautionneusement dans son porte-carte. En prenant congé il dit : « Ecrivez qu’un major russe est venu ici et qu’il ne vous a rien fait de mal. ». Je l’écris.
Extraits du journal de l'année 1945 d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

lundi 2 janvier 2012

Bilan

BILAN
Je ferme les yeux et je regarde rapidement en arrière sur l’année écoulée.
La récolte a été moyenne. Je pense naturellement à celle que j’ai engrangée. Le roman a été canardé, mais les articles parus, plutôt comme ci comme ça. Ma pièce de théâtre n’a pas été montée, une fois de plus. Je me suis presque arrêté de fumer jusqu’à ce que je remarque que ça n’en vaut pas la peine, car l’année prochaine – peut-être tout de même – il y aura la guerre mondiale et toute mesure de précaution, tout sacrifice aurait alors été vain. Ma constitution physique ne s’est pas particulièrement modifiée ; chaque matin je constate que je vis. Et cela me réjouit – encore. Sur la mort je n’ai rien pu apporter de nouveau comme expérience. Seulement qu’elle existe : d’année en année j’en suis de plus en plus persuadé. Pour ce qui est de l’amour j’ai appris qu’il me proposait une nouvelle nuance, quelque chose que je ne connaissais pas jusqu’à présent, qui est plus intéressant que l’aventure, plus excitant que l’enlèvement du sérail. Et ce quelque chose c’est la tendresse. Très intéressant. Je ne veux plus offrir un amour à soixante dix degrés et pas non plus en recevoir de tel, je me contente de la tendresse.
L’année dernière j’ai lu un livre sur les profondeurs marines et j’ai appris du nouveau sur le monde. J’ai lu aussi quelques douzaines de romans, ils ne m’ont rien dit de nouveau. Dans l’exercice de son métier l’homme se blase. Ne voit souvent plus que des phrases et des attributs en lieu de sentiments et de vérités. On devrait apprendre le bégaiement. Souvent le bégaiement vaut plus que le flot naturel du discours. Un écrivain qui ne peut plus mettre sur papier que des belles phrases est quelque part immoral.
Les dames portaient de hauts chapeaux. En Espagne grondait la guerre civile. Un de mes amis, dont il n’existait qu’un exemplaire au monde, est mort. Je n’ai pas fait fortune l’année dernière, et pas de dettes non plus. J’ai juste gagné un peu moins que ce dont j’aurais eu besoin pour donner à ma vie un peu de couleur et d’amabilité.
Elle n’a rien eu d’historique, cette année, plutôt bourgeoise, sans joie ni tragédie particulière. J’en prends congé sans émotion intérieure et j’ai l’impression que je pleurerai encore sur elle.

Extrait de "Janvier" dans "Les quatre saisons"
d'après la traduction en allemand de Ernö Zeltner (Die vier Jahreszeiten, Piper Verlag, 02/2009)


Vraisemblablement écrit en 1937 (le livre a été publié en 1938).