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mercredi 3 septembre 2014

Le romain


Je vis comme les anciens romains au temps où les empereurs se succédaient rondement. Je me lève tard, prend tranquillement le petit déjeuner, lit quelques pages de sages écrits et allongé sur le lit j’épie l’animation printanière des oiseaux pépiant derrières les volets. Puis je me rends aux bains publics. Là, un livre agréable à la main, je m’assois sur un banc de pierre, observe les jeunes corps qui s’amusent comme des fous, je me réjouis des voix et des formes de la vie. Je mange quelque chose de léger, puis écris quelques lignes dans mon journal et range mes papiers. Je passe le soir avec des amis dans un jardin, bois du vin acidulé léger et nous échangeons sur la chose publique. A minuit quand je vais me reposer, la lune est déjà haut dans le ciel et entre les arbres le vent s’est endormi, comme les âmes des morts dans les cimetières.
Je me réjouis des fleurs, des jeunes corps, des livres intelligents et des mots affectueux de mes amis. De la pluie aussi et de la lumière du soleil. J’attends l’arrêt de mort ; en souriant je l’attend. Cela ne me fait plus souffrir de quitter cette vie, car c’est bien selon les préceptes de la raison que j’ai vécu. La paix soit avec vous.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 3 juin 2014

Et un jour ...


Et un jour tout aura un autre sens. Considère l’espace dans lequel tu vis à présent, contemple le paysage qui a rayonné vers toi sous toutes les variantes des saisons à travers les fenêtres de ta chambre, regarde dans les visages des gens que tu as cru connaitre, aimer ou haïr, examine les objets dont ta vie était entourée : vient l’instant où tu apprends que tout cela n’était qu’une langue des signes, que des idéogrammes chinois dont tu ne déchiffres que maintenant le véritable sens, en cet instant effrayant et simple, indifférent et sans merci, vide et raisonnable. Malheureux, tu avais cru avoir su quelque chose. Mais maintenant tu découvres que jusqu’à présent tu n’avais véritablement rien su. Et ce sens, cette connaissance nouvelle et ultime, tu ne peux la transmettre à personne.
 

Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 15 avril 2014

La fable chinoise

- Et bien – dit la femme -, tu viens ?

L’homme se taisait. Il tripotait ses gants et dit le regard baissé :

- J’ai entendu un jour une fable. Une fable chinoise, bien entendu. C’était ainsi : dans une province éloignée vivaient un homme et une femme. Un matin ils sentirent qu’une voix leur transmettait un message, un  ordre : ils se levèrent de leur couche et comme des somnambules se mirent en route l’un vers l’autre, quittèrent leur maison, leur époux et leur épouse, laissèrent tout et tous, pour se rencontrer enfin dans la sombre forêt de la vie et vivre ensemble heureux et unis. Ainsi marchèrent ils ensorcelés l’un vers l’autre. Ils allaient à travers des déserts infinis et finirent par arriver dans une sombre forêt. La forêt était séparée en deux par un ruisseau et les deux se rapprochaient chacun d’un des côtés des rives du ruisseau, les yeux fermés selon les ordres, et avec un sourire muet et heureux. Au-dessus du ruisseau il y avait une passerelle étroite, si étroite qu’une seule personne à la fois pouvait marcher sur la planche fragile. Et ils restaient tous les deux, sur la rive, se tenant face à face, pleins de désir et souriant, et ils hésitaient pour savoir lequel devait le premier se lancer vers l’autre… Alors la femme dit doucement, avec tendresse : « Viens donc ! ». L’homme leva le regard quand il perçut la voix, se frotta les yeux, regarda la femme, regarda vers le ciel, puis il se tourna et repartit dans sa vie, vers sa famille et à partir de cet instant il vécut muet et n’en revenant pas dans son cœur. Car la femme a parlé trop tôt. Et il n’est absolument pas permis de parler. Il faut attendre jusqu’à ce que l’homme traverse le ruisseau sans en être prié ou sommé. Voilà la fable chinoise.

- Oui -, dit-elle et ses yeux se remplirent de larmes. – Et bien, tu viens ? …

- Ce serait bien -, dit l’homme poliment, boutonna ses gants et chercha son chapeau. Malheureusement j’ai des négociations cet après-midi. Et je suis passablement pris toute cette semaine.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 14 janvier 2014

La forêt


Vers cinq heures la forêt flambait encore dans la lumière et le feu doré d’octobre ; mais avant que nous ayons atteint la fin du chemin forestier, les flammes s’étaient éteintes et une vapeur froide et une lumière sombre de crépuscule tombaient sur nous, sur la forêt et sur les clairières.
Dans cette obscurité nous commencions à nous presser, nous parlions avec agitation comme si était venu l’instant où il fallait vite, très vite se concerter sur tout, le sens et l’absurdité de la vie, le passé et l’avenir qui sont tout aussi funestes, le mystère que représente celui-ci et le mystère qui me représente moi, furieux, presque en criant, nous pressant sur le chemin forestier dans le crépuscule, dans la forêt d’octobre, sous les arbres déplumés, entre les ombres grises et échevelées – dans la forêt, sur ce chemin funeste, nous coupant la parole, nous arrêtant et haletant, regardant l’autre dans les yeux reprenant notre course, cherchant notre souffle, nous envoyant des mots, criant le texte de quelque dispute incompréhensible. Et le vent mugissait. C’était l’instant où les arbres grandissaient, poussaient, oui, jusqu’au ciel. Le destin était dans tout, dans le crépuscule froid, dans le dialogue haleté, dans la hâte, dans la manière dont il tendait parfois le bras, comme s’il cherchait le chemin, comme s’il voulait demander de l’aide entre les arbres s’inclinant sous la tempête, criant, au fond de la forêt profonde, perdu et cherchant de l’aide, comme s’il n’entendait vraiment rien d’autre, juste le mugissement du vent, la souffrance des arbres sombres, l’écho devenu cri de ses mots et le battement sauvage de son cœur. Ainsi marchions-nous sur le chemin du retour de la forêt. Au loin, au bord de la prairie, brillaient déjà les lumières. Alors nous nous sommes arrêtés, nous sommes tus et rentrés en ville. A mi-chemin, j’ai compris qu’une partie de la vie était terminée ; les quarantes ans sont derrière moi et maintenant commence quelque chose de nouveau. 
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

mardi 30 avril 2013

LA GITANE


La gitane aux pièces d’or tressées autour du cou et une rose rouge dans ses boucles noires sauvages, dit encore ceci :
 
— Mes parents se faisaient toujours du souci pour moi  et m’ont mise en garde contre les gens qui possédaient une maison et vivaient constamment au même endroit. Nous avions une jolie roulotte verte et un cheval. Mon père était un homme très distingué avec une veste à boutons d’argent, et nous dormions chaque nuit devant une ville nouvelle. Chez nous chacun avait appris un métier, je dansais et divertissais les messieurs, mon frère était avaleur de sabres et cracheur de feu, les cousins faisaient des briques et tiraient les cartes. Ainsi vivions-nous dans des conditions ordonnées, réglées, stables, dans une tente. Pourtant mon père le Voïvode nous parlait souvent de méchantes gens qui habitaient dans des maisons en pierre et qui enlevaient de gentils enfants tziganes, les obligeaient à exercer toutes sortes de métiers abominables, les tourmentaient et contre leurs dispositions les forçaient à apprendre quelque tour de force, par exemple aux filles à se marier et aussi exiger de gitans plus âgés la preuve de leur nationalité. Et qu’il faut être très prudent dans ce monde, car il grouille tellement de gendarmes qui rôdent
 
– disait-elle avec un profond soupir.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner