vendredi 21 février 2014

Anniversaires





-1978-
Il y a vingt cinq ans, le 22 février 1989, à San Diego (USA) Sándor Márai mettait fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête.


Certains font le rapprochement avec le suicide de Zweig, également, un 22 février (1942), coïncidence curieuse (serait-elle voulue de la part de Márai ?).

Y-a-t’il d’autre point commun entre ces deux suicides que le fait qu'il s'agisse d'écrivains exilés originaires d'Europe centrale ?

A 60 ans, Zweig était au faîte de sa notoriété (il eut d’ailleurs droit à des funérailles nationales), marié depuis peu et en bonne santé. On pourrait presque dire que Zweig a conçu son suicide comme un ultime cri de protestation face à ce monde qui s’enfonçait dans l’horreur.

De son côté, quand il se suicide, Márai va avoir 89 ans. Il a perdu en quelques années tous ses proches : sa femme, ses frères et sœur et, ultime deuil, son fils adoptif. Il vit seul, n’y voyant pratiquement plus (glaucome), se déplace très difficilement. Il est pratiquement oublié et depuis des années n’écrit plus « que pour le tiroir ». C’est un suicide d’épuisement.

Ses cendres sont dispersées dans l’Océan Pacifique, où se trouvent déjà celles de Lola sa chère femme.

mardi 14 janvier 2014

La forêt


Vers cinq heures la forêt flambait encore dans la lumière et le feu doré d’octobre ; mais avant que nous ayons atteint la fin du chemin forestier, les flammes s’étaient éteintes et une vapeur froide et une lumière sombre de crépuscule tombaient sur nous, sur la forêt et sur les clairières.
Dans cette obscurité nous commencions à nous presser, nous parlions avec agitation comme si était venu l’instant où il fallait vite, très vite se concerter sur tout, le sens et l’absurdité de la vie, le passé et l’avenir qui sont tout aussi funestes, le mystère que représente celui-ci et le mystère qui me représente moi, furieux, presque en criant, nous pressant sur le chemin forestier dans le crépuscule, dans la forêt d’octobre, sous les arbres déplumés, entre les ombres grises et échevelées – dans la forêt, sur ce chemin funeste, nous coupant la parole, nous arrêtant et haletant, regardant l’autre dans les yeux reprenant notre course, cherchant notre souffle, nous envoyant des mots, criant le texte de quelque dispute incompréhensible. Et le vent mugissait. C’était l’instant où les arbres grandissaient, poussaient, oui, jusqu’au ciel. Le destin était dans tout, dans le crépuscule froid, dans le dialogue haleté, dans la hâte, dans la manière dont il tendait parfois le bras, comme s’il cherchait le chemin, comme s’il voulait demander de l’aide entre les arbres s’inclinant sous la tempête, criant, au fond de la forêt profonde, perdu et cherchant de l’aide, comme s’il n’entendait vraiment rien d’autre, juste le mugissement du vent, la souffrance des arbres sombres, l’écho devenu cri de ses mots et le battement sauvage de son cœur. Ainsi marchions-nous sur le chemin du retour de la forêt. Au loin, au bord de la prairie, brillaient déjà les lumières. Alors nous nous sommes arrêtés, nous sommes tus et rentrés en ville. A mi-chemin, j’ai compris qu’une partie de la vie était terminée ; les quarantes ans sont derrière moi et maintenant commence quelque chose de nouveau. 
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

lundi 16 décembre 2013

Bach


Il a eu vingt enfants, il était cantor et organiste à Weimar, Coethen et Leipzig, il était miséreux ; au milieu de vingt enfants, il a écrit ses messes, ses concertos, ses suites, comme nous, nous torchons rapidement un article, bavardage sans valeur, pour la feuille du dimanche.
Il écrivait comme les arbres respirent, comme la forêt en même temps parle et se tait, il écrivait comme le bon Dieu, quand il n’y avait encore ni terre, ni ciel, seulement la mélodie, l’harmonie, en état d’apesanteur et insaisissable. Il écrivait au milieu de vingt enfants, miséreux, était Cantor et n’avait pas d’habit du dimanche... Silence, silence. Maintenant Bach a la parole. Ecoute-le.
 
Extrait de "Ciel et terre"

dimanche 17 novembre 2013

"Les mouettes", ma critique


Jaquette du roman
 Les mouettes * est un roman écrit par Márai en 1942, dans une période où la Hongrie, si elle a bien choisi son camp, celui du fascisme, n'est pas encore entièrement concernée dans le conflit mondial qui fait rage à ses frontières.

*il aurait été plus conforme au titre original de l'intituler "Une mouette", ou "Mouette" tout simplement ; mais on sait bien que le choix d'un titre n'est pas affaire de traduction fidèle mais de marketing

Et cette situation très spéciale est un des ressorts de l'intrigue du roman. Le personnage principal vient de rédiger l'annonce d'une décision étatique majeure dans ce contexte, quand se présente à lui une jeune femme finnoise, qui ressemble à s'y méprendre à celle qu'il a aimée et qui s'est suicidée quelques années plus tôt. En quelques heures va se nouer entre ces deux êtres des relations de curiosité, d'attirance, de confrontation et aussi de joute quasi-professionnelle.

Sándor Márai capte ces deux êtres à un moment où leurs destins individuels se mêlent à l’Histoire avec un grand H.

« Ce n'est sans doute pas un hasard si nos destins se ressemblent également. Le sort des petits peuples ne nécessite pas une puissante imagination : c'est toujours la même fatalité qui leur souffle leurs paroles et leurs actes, et les mêmes forces et les mêmes adversaires qui les poursuivent, de toute éternité... Parce que, lorsque nous arriverons au bout de cette nuit, nous connaîtrons, aussi la guerre qui, je l'ai compris à présent, est une loi générale comme Dieu, l'amour et la mort. Tu voulais dire quelque chose ?... »

Márai y fait preuve une nouvelle fois de ses qualités de chirurgien des âmes, au style toujours aussi fluide, aussi précis et en même temps poétique auquel nous ont accoutumés ses autres romans, style très agréablement rendu par sa traductrice Catherine Fay.

« L'amour... Tu ne te souviens pas ? Tu as retrouvé le calme en toi et autour de toi. Tu t'es déshabitué de jeter de temps à autre un coup d'œil injustifié sur les aiguilles de ta montre-bracelet, de dresser l'oreille à la moindre sonnerie du téléphone, de tourner brusquement la tête en entendant appuyer sur la poignée de la porte, de fouiller d'une main dans le courrier du matin en cherchant parmi les enveloppes les signes de l'écriture familière avec une curiosité et une tension anormales... tout cela est fini désormais. Et maintenant ? N'as-tu pas peur, n'as-tu pas honte d'accueillir à nouveau dans ta vie cette inquiétude confuse et humiliante ? … »

« Supporter encore une fois que ton corps et ton âme soient attachés à quelqu'un, c'est-à-dire prisonniers de quelqu'un, quitter à nouveau la solitude dont la vie et la sagesse ont par bonté revêtu tes épaules comme d'un manteau sombre qui te sépare du monde mais t'en protège aussi, comme l'habit protège le moine... À nouveau, «vivre à fond », c'est-à-dire vivre à moitié puisqu'il te faut tout partager avec un tyran curieux et puéril dont ce n'est même pas la faute s'il est cruel et fou... Qui est cette femme, à part que c'est « elle » et qu'elle est revenue ? »



Jaquette de l'édition hongroise
Conçu et structuré comme une pièce de théâtre en trois actes,  obéissant à la règle des trois unités, de temps (un jour et une nuit d’hiver), de lieu (Budapest que l’on sent tout engourdie) et  d’action (ou plutôt d’attente d’action), le roman est comme toujours chez Márai riche de ces monologues entrecroisés où les protagonistes se défient en douceur. Il nous entraîne aussi dans les multiples pensées de son auteur, ici représenté par ce haut fonctionnaire (‘héros’ qui n’est jamais nommé, comme dans plusieurs autres romans de Márai), réflexions sur la guerre, le vieillissement (qui à cette époque-là est une obsession constante de Márai) le destin, la vie, l’amour, la mort, réflexions parfois un peu bavardes, mais toujours captivantes. Et qui nous tiennent en haleine dans  l’attente du dénouement.
 
Peut-être pas une des œuvres majeures de Márai, mais qui, replacé à l'époque de son écriture, nous éclaire sur des aspects de la pensée de l'auteur, en particulier sur l'histoire,  encore peu développés dans ses autres œuvres; 

mercredi 6 novembre 2013

"Les mouettes" aujourd'hui en librairie


Le dernier roman traduit en français (il en reste encore quelques uns à découvrir, si Albin Michel poursuit dans ses efforts d'édition en français de l'œuvre de Márai) sort aujourd'hui en librairie.
 
Les mouettes (titre sous lequel il est publié ; il aurait été plus conforme au titre original de l'intituler "Une mouette", ou "Mouette" tout simplement ; mais on sait bien que le choix d'un titre n'est pas affaire de traduction fidèle mais de marketing) est un roman écrit en 1942-1943, dans une période où la Hongrie, si elle a bien choisi son camp, celui du fascisme,  n'a pas encore posé d'acte majeur dans le conflit mondial qui fait rage à ses frontières.

Et cette situation très spéciale est un des ressorts de l'intrigue du roman. Le personnage principal vient de rédiger l'annonce d'une décision étatique majeure dans ce contexte, quand se présente à lui une femme, qui ressemble à s'y méprendre à celle qu'il a aimée et qui s'est suicidée quelques années plutôt. En quelques heures va se nouer entre ces deux êtres des relations de curiosité, d'attirance, de confrontation et de joute quasi-professionnelle. Sándor Márai y fait preuve une nouvelle fois de ses qualités de chirurgien des âmes, au style toujours aussi fluide, aussi précis et en même temps poétique auquel nous ont accoutumés ses autres romans et très agréablement rendu par sa traductrice Catherine Fay.
 Conçu et structuré comme une pièce de théâtre en trois actes, obéissant à la règle des trois unités de temps (un jour et une nuit d’hiver), de lieu (Budapest) et d’action, le roman nous entraîne dans les multiples pensées de son auteur, ici représenté par ce haut fonctionnaire (qui n’est jamais nommé, comme dans plusieurs autres romans de Márai), réflexions sur la guerre, le vieillissement (qui à cette époque-là est une obsession constante de Márai) le destin, la vie, l’amour, la mort, réflexions parfois un peu bavardes, mais toujours captivantes.
 
Suite de cette critique dans les prochains jours.

lundi 28 octobre 2013

"La sœur" a reçu le Prix Jean Bernard 2012

L'Académie Nationale de Médecine a décerné à "La sœur" de Sándor Márai le Prix Jean Bernard 2012 (en l'honneur du Professeur Jean Bernard, grand hématologue et écrivain, académicien français).
Ce prix annuel est destiné à  honorer une œuvre littéraire sur la médecine.
Il a été remis à la traductrice du roman, Madame Catherine Fay.
 
La sœur, paru chez Albin Michel en  2011, est récemment paru en livre de poche.