Comment Sándor Márai voyait ses confrères en littérature


Les textes de cette page sont extraits des recueils de réflexions "Ciel et terre" et "Quatre saisons", traduction de Ernö Zeltner et des journaux de Sándor Márai d'après leur traduction allemande ("Pensées inactuelles" - journal de 1945, traduction de Clemenz
Prinz -, Journaux 1968-1975 et 1984-1989, traduction de Hans Skirecki).

Pour atteindre le texte que Sándor Márai consacre à un auteur, cliquez sur son nom dans la liste ci-dessous.
 
 
 

BALZAC

 Le texte de Zweig sur Balzac est spongieux et traîne en longueur comme tous les textes de Zweig sur la littérature ; pourtant il me touche et exprime quelque chose sur Balzac qui, à ma connaissance, n’avait pas encore été dit jusqu’à présent. Il parle d’un miracle, du miracle de la « qualité de l’information » chez Balzac. Car ce génie qui est allé aux limites extrêmes de la réalité, ne savait en vérité rien sur la réalité. Balzac vivait pour les lettres dans une solitude maniaque, en compagnie des ses personnages de roman, et c’était pour lui la seule forme de vie sociale. Il n’était pas « cultivé » et n’avait pas particulièrement beaucoup lu. Il lisait les traités de chimie de Lavoisier ; quelques livres d’histoire ; les romans de Stendhal ; pendant quelques années il avait été candidat avocat, avait un peu joué à l’éditeur ; et enfin il s’était assis dans une pièce toute sa vie et avait écrit « La comédie humaine ». Et dans les quatre-vingt volumes il a couché tout ce qu’on peut savoir sur la vie humaine, sur les salons, sur la Bourse, sur la guerre, les femmes et les hommes. Et il a consigné la vérité, crédible … d’où la connaissait-il ?
C’est le mystère et le miracle. Cette qualité d’information de l’écrivain, cette certitude visionnaire, ce savoir absolu sur les phénomènes et les desseins humains, sur les conditions et les conséquences. La seconde vue qui voit et discerne plus acérée qu’un microscope.
Sándor Márai, Pensées inactuelles, Journal de l'année 1945

CENDRARS

 Dans cet homme et dans son livre « L’Or » il y a encore l’haleine de la grande, de la vraie aventure. Un mélange de rhum et de sang versé, de malversation et de mal du pays, de tropiques et du gel des glaces éternelles, d’exotisme insoluble et de souvenirs et de tradition parricides tout aussi insolubles, d’accident et de chance aveugle, d’or et de tristesse. C’est encore le romantisme, l’authentique, le décidé, le malheureux et déchaîné. Il est plus qu’un grand écrivain, un écrivain sage, car il n’a écrit que ce jusqu’où il est allé.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

GIDE

 Je passe toujours près de ses livres avec un embarras étrange. Comme s’il ne s’agissait pas d’eux, c’est-à-dire des livres qu’il a écrits. Son œuvre se trouve là au rayon Europe, des livres qui veulent communiquer quelque chose, avec la plus grande application et l’intention la plus pure … Mais quoi à vrai dire ? En aucun cas ce qui en définitive est abordé dans les livres, ou pas seulement cela.
Comme si son œuvre se passait ailleurs, mais pas dans les livres. C’est pourquoi je ressens Gide comme un figure tragique. De quoi se compose donc son œuvre, et y-a-t’il pour un écrivain une autre œuvre que des pensées communiquées par des lettres ? Sa vie privée ne m’a pas intéressé, cela ne me concerne en rien, ni aujourd’hui, ni dans cent ans que Wilde lui ai fait connaître une fois en Algérie un garçon arabe qui jouait de la musique, qu’alors l’amour avec le même sexe l’intéressât ou que plus tard il soit devenu communiste. Tout cela n’est pas une œuvre, seulement le destin. Pourtant je ressens ses livres comme un sous-produit et le phénomène Gide comme le principal. L’œuvre c’est plutôt sa personnalité que ses livres cherchent désespérément et avec peine à exprimer ; vain le savoir-faire artisanal et quasiment parfait, vain le Saint Esprit avec qui il combat. Gide est un des rares, des très rares auteurs qui a agi plus par le rayonnement invisible qui émanait de son être et de sa vie, plus fortement par l’intention, que par ce qu’il a écrit ; c’est un auteur à qui on ne peut en vouloir de son intention, quand on la discerne ; c’est plus souvent la froide perfection de ses écrits qui laisse insatisfait. Gide est un écrivain qui n’a pas fait de l’effet par ce qu’il a créé, mais par le fait qu’il a existé. Est-ce qu’une telle œuvre exprimée par son être mais pas concrétisée périssable ? Quelquefois je crois qu’une vie et qu’une âme de cette sorte ont plus de réalité que ce qui en est la conséquence, les livres qu’il a écrit.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

GOETHE - Le petit-fils du tailleur

Le monde connaissait déjà son nom, c’était l’auteur de « Werther » et de « Faust », l’ami du Duc, ministre, excellence, et par-dessus le marché c’était Goethe. Mais à Weimar les petits fonctionnaires et les envieux chuchoter derrière son dos, ils parlaient du « petit-fils du tailleur ».
Il devait avoir soixante ans quand il put se sortir un tant soit peu de ses affaires d’argent ; il vivait avec beaucoup de petits soucis pour ses achats, ses crédits et revenus, pour ainsi dire d’un jour de paye au suivant. Le monde s’inclinait devant lui, mais le « succès » n’y était pas, celui qu’avaient Kotzebue et – ce qui a du être une humiliation encore plus douloureuse et problématique – Schiller. A juste quarante ans à Rome sur le tombeau de Cestius il avait déjà conclu avec la vie. « Que peut-il encore advenir » – se disait-il, sans famille, sans femme aimée, ni amis. – « Huit, dix ans de travail. Après tout est fini. » Pourtant il vécut encore quarante trois ans, il dut vivre que son fils, qui n’était pas encore né lors du voyage de Rome, meure aux environs du tombeau de Cestius, et que lui, Goethe, lui survive deux ans de plus.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

GOETHE – Je lis Goethe

Comme tous les véritables grands, Goethe, au-delà du sublime, s’avançant pathétique sur des cothurnes, avec lequel il se plante devant nous, avait quelque  chose d’une rouerie très temporelle, quelque chose qu’à Pest on qualifie avec l’expression « link ». A l’occasion il descend de l’Olympe, se présente à nous, glisse une main dans l’échancrure de son frac bleu, à la Napoléon, pour qui, du reste, se mélangeait également pathétique et rouerie, cligne des yeux, écoute les hommes, et à son regard et son toussotement nous notons que le génie, qui par ailleurs converse avec les dieux, sait parfaitement tout des hommes, connaît leurs petits soucis et passions bon marché, mais aussi où habitent les filles de joie là vers où elles se hâtent en quittant leurs « trésors », il connaît aussi les adresses des débiteurs à qui on avance de l’argent à des taux usuraires – et il en prend note –, sait ce qu’ils font quand ils sont seuls la nuit dans la chambre, ce qu’ils ressentent quand ils versent des larmes avec calcul et font serment … il sait tout ! Parce que c’est un initié, parce que c’est un génie. Parce qu’il est « link ». Sans cette fine rouerie temporelle il n’y a pas de véritable grandeur. Tout cela il le sait, alors il se tourne, repart sur l’Olympe, joue de la flûte et la fait tonner célestement.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

HAMSUN

J’ai lu le nouveau livre d’Hamsun. C’est à nouveau « la même chose ». Le vagabond qui a la nostalgie du pays mais qui ne peut y exister. Le titre du livre : « le cercle s’est refermé »
Depuis soixante-dix ans « la même chose », comme la mer avec une ardeur et une force effrayante raconte toujours « la même chose ». Non, cet auteur ne dispose pas d’une grande variété d’intrigues. Pourtant je veux écouter sa voix, toujours, aussi longtemps que je vivrai, comme la voix de la jeunesse.
Politiquement il est malheureusement sujet à caution. Je me détourne avec dégoût de lui, du Hamsun politiquement douteux. Et puis je vais dans ma chambre, je sors son nouveau livre et commence à le lire en cachette, hâtivement, avec un appétit vorace.
Sándor Márai, Quatre saisons.

HEMINGWAY

Qu’est-ce que la « littérature mondiale » ? Là où les hommes lisent une langue occidentale, il pensent comme par réflexe à des livres comme « La mort d’Ivan Illitch » ou « Mort à Venise » - et si ça se trouve, ils ont déjà oublié le nom de l’auteur. L’un de ces livres est « The Old Man ». Dans de tels livres règne le « calme ». Pas d’« intrigue », pas de scène brûlante, pas de dialogues étincelants ou profonds. Ce « calme » c’est l’atmosphère de la « littérature mondiale ». Tout lecteur en toute langue entend le « calme » qui jaillit de tels rares livres. Au cours des quinze dernières années en Europe il n’y a que très peu de livres qui fournissent une telle « atmosphère de littérature mondiale ». 
Conversation avec L. [1] : depuis quinze ans que j’observe sur place la littérature moderne américaine, [je dis que je] ne me rappelle qu’un seul livre qui « sentait » la littérature mondiale et simultanément en nous coupant la parole nous prononçons le titre : « The Old Man and the Sea ». Hemingway n’était pas un penseur original, il ne donnait pas d’analyses décapantes, il ne regardait pas sous la surface. Mais il pouvait décrire la réalité aussi puissamment que Zsigmond Móricz [2]
1.       L. : pour Lola, le surnom de sa femme Ilona
2.      Ecrivain hongrois (1879-1942)
Sándor Márai, Journal de l'année 1968

IBSEN

Il est tout le temps resté apothicaire.
Le lorgnon sur le nez, sa tête aux boucles blanches profondément penchée sur la table de marbre, il manipulait dans l’antre de sorcière de l’humanité avec des mines pensives et du bout des doigts, mélangeait des poisons et des mixtures mystérieuses munies d’étiquettes de précaution. Les mains sensibles rongées par les acides, il amalgamait un petit cornet de souffrance et deux parts de vanité avec une cornue pleine d’un distillat de malheur et y ajoutait encore quelques granulés jaunes d’envie, se tournait de temps en temps vers les étagères derrière lui, y attrapait un récipient ventru et dissolvait la mixture dans l’eau verte de l’espérance. Mais le plus souvent il ne mélangeait que des poisons, les poisons de la vie dans un dosage minutieux, pour que personne ne soit trop atteint : personne du public, qui emporte chez lui tout ça dans son cœur, tout ce qui est renfermé de tristesse, de prosaïsme et de désespoir dans ses pièces.
C’est l’expert : comme s’il avait acquis un diplôme pour tout ce qu’il fait. Cet expert est silencieux et amer. Il sert l’humanité le plus consciencieusement possible et dans les règles de son art, bien qu’il sache que ce serait beaucoup plus sage d’administrer à tout ce qui est humain une piqûre anesthésique
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

KOSZTOLÁNYI

Il aimait s’habiller comme un clown musical, un qui a justement un jour libre, la représentation du soir est annulée. C’est pour cela que vers le soir, il va se promener en bourgeois dans les ruelles sombres. Mais les gens le reconnaissaient, le regardaient. Ils le reconnaissaient, oui, mais ils ne savaient pas que c’est un poète. « Il y a quelqu’un qui passe ici » pensaient-ils. « Quelqu’un d’un autre monde ! Qui cela pouvait-il bien être ? … Quelque artiste. Peut-être un clown musical. »
Il savait tout de lui, presque tout, se costumait consciemment comme un clown musical en relâche. Il portait des cols cassés de parricide, des cravates étroites ou un épais foulard à franges autour du cou, son toupet de cheveux lui tombait sur le front. Quand il sortait il avait toujours un cartable avec lui, comme s’il avait aussi des affaires matérielles à régler, quelque chose à vendre ou à expliquer grâce à des documents importants. Quand il parlait, que ce soit avec un ouvrier dans la rue, avec un poète ou un général, il renvoyait la tête fièrement en arrière. Il parlait avec un « r » aristocratique, légèrement raclant. Mais le monde écoutait, car il disait toujours la vérité, comme les étoiles. Ses yeux brillaient comme des diamants, perçaient tous les tissages humains. Il savait tout, voyait tout, comprenait tout. Et c’est pour cela qu’il n’excusait rien. Seuls les mauvais poètes, les écrivains masqués excusent le monde sans discontinuer. Il n’a fait que voir et constater. Mais cela pour toujours.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

KRÚDY - La maison de KRÚDY

A cette heure de midi de janvier brillante de gel, de neige et de soleil je suis rue de l’église à Obuda[1] devant la maison de Krúdy. Une pauvre petite maison de plain-pied, avec de chaque côté de l’entrée à gauche et à droite une paire de fenêtres. Derrière les fenêtres à gauche la pièce où Krúdy est mort à la lueur d’une bougie.
Voilà la réalité, me disais-je. Cet écrivain a accompli ce qu’un auteur peut se fixer absolument comme tâche. Il a créé un univers propre avec un idiome propre, un climat, une morale, avec des légendes et des bêtes sauvages – à partir du rien il a agencé le nouveau. Il a été le plus noble, le plus grand écrivain, parmi mes contemporains celui que j’admire avec la plus grande conviction. Son destin terrestre était évidemment sans espoir. C’est dans cette demeure qu’il est mort à la lueur de la bougie, comme un joueur de cymbale ou un jockey qui a fait son temps. Ca a pourtant sa logique. Où, autrement, devrait mourir un écrivain hongrois ? Dans son palais, dans une rue proche du faubourg Saint-Germain dans les bras de princesses et de laquais, tandis que dehors une Rolls-Royce l’attend ? Idiot. Le véritable écrivain doit atterrir ici quelque part à Obuda ou dans une périphérie solitaire du même genre, où il puisse enfin reposer sa tête fatiguée. Que l’on ne porte pas à mon débit, qu’il a dilapidé dans le plaisir et les jeux de cartes plus qu’un directeur de banque, qu’il aurait pu habiter une villa sur la colline aux roses[2], s’il l’avait voulu. Premièrement et dans la pratique il n’aurait pas pu y vivre, car la musique noble et pure qui constituait son secret, son art, les gens ne l’aimaient pas vraiment. On demande toujours le juste milieu, le mensonger, ce qui apparaît comme l’exigence d’un art pur et devant lequel le lecteur s’écrie : « Je suis initié ! …» Krúdy n’initiait personne aux secrets de son monde. Il se fichait du lecteur et du monde. Et avec une telle perspective on ne peut, en définitive, que terminer ici, dans une petite maison de plain-pied à Obuda. C’est tout ce à quoi on peut arriver. C’est cela la réalité.
1. Óbuda, aujourd’hui, troisième district de Budapest ; sous le nom d’Aquincum, ville de garnison de l’empire romain ; jusqu’à la fusion avec Buda et Pest (1873) pour constituer la capitale, Obuda était autonome. Après l’occupation turque, elle était principalement peuplée au 18ème siècle par des ouvriers et des viticulteurs souabes. Le développement de la capitale au 19ème siècle a pratiquement laissé Obuda de côté ; du temps de Gyula Krúdy, en comparaison avec Buda et Pest, on le considérait encore comme « le village sur le Danube ».
2. Colline aux roses : quartier résidentiel de la capitale sur les hauteurs au dessus du Danube, au nord de la colline du château.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

MAETERLINCK – Le Curieux

Maeterlinck a regardé dans les ruches, dans les alvéoles des termitières, dans les calices des fleurs, a tout observé, senti, touché, et il a alors fait son rapport. Cette curiosité de poète, qui ne veut pas être celle d’un expert et pourtant est passionnée et méticuleuse, le plaisir de la recherche, qui au début est activé par la passion puis plus tard seulement entretenu par l’expérience, cette perception de poète qui transforme la ferveur de l’âme en l’exacte et froide expérience de la conscience : peut-être est-ce là le chemin de la science. Au départ l’homme ressent, puis il prend conscience, après il devient curieux, puis il fait, comme il convient à un poète, un profond soupir, et enfin, comme il revient à un savant, il va contrôler : même Goethe s’est ainsi représenté l’activité de chercheur. Dans les livres de découverte de Maeterlinck, l’objectivité est idéalisée, poétiquement. Si un expert regarde dans la ruche, il ne voit que des abeilles, le poète Maeterlinck voyait, très précisément l’abeille et derrière le monde auquel elle appartient.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

MANN

Comme si enfin un homme était entré en simple costume de ville, les cheveux déjà un peu grisonnants, avec des lunettes à monture d’or sur le nez. De temps en temps il les enlève, les nettoie avec un mouchoir, tout en souriant de son regard de myope.
Car ouvrir un de ses livres produit le sentiment qu’un être aux traits très humains était entré. Il ne vit ni dans l’Olympe comme Goethe, ni dans la Géhenne des passions du monde souterrain comme Dostoïevski, sa tête ne se cogne pas aux étoiles comme celle de ce géant malheureux de Tolstoï. Il est à la fois moins et plus que ceux-là. Quelqu’un qui voit les problèmes de l’esprit, de la littérature, de la mesure, de la morale, de la gaieté aussi et de la joie, à une échelle humaine. Il a aussi quelque chose du professeur principal, le sait lui-même et s’en sort par une sage autodérision. Il ne peut pas être autre, car il est ainsi. Il sourit et raconte. Comme si les dieux avaient banni un musicien de l’harmonie céleste et qu’il ne soit maintenant plus qu’un homme qui parle. Pourtant nous entendons encore la musique dans sa langue, comme le banni la mélodie du mal du pays.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”
 

MAUGHAM

Somerset Maugham est presque un très bon écrivain. Il a tout ce qu’il faut pour en être un : don, culture, zèle, morale et audace de l’immoral, connaissance du monde et dévouement au mot et à la vie. Il sait exactement ce qui fait la différence entre une métaphore de Shakespeare et le meilleur aphorisme de G. B. Shaw. Il est bien informé et modeste. Maugham est presque un très bon écrivain, voit le monde avec la distance d’où on doit le voir, il connaît la nature de la matière littéraire et dispose de tout le vocabulaire nécessaire pour modeler sa vision de la vie.
Pourtant il a peur au dernier moment devant la besogne et finalement ce n’est pas vraiment un grand écrivain. Il a écrit ses pièces de théâtre avec mépris, comme un planteur qui va dans les colonies pendant quarante ans dans un environnement indigne, dégradant, pour revenir après dans son pays racheter avec l’argent gagné aux colonies le domaine de ses ancêtres et y vivre dans le calme et selon la tradition. Pourtant il semble avoir attrapé la fièvre dans les colonies ; atteint d’une de ces maladies temporelles mystérieuses, il souffre d’une variante fébrile de ce succès qu’il méprise tant. C’est un bon écrivain, seulement comme un contrebandier il passe toujours dans ses textes au dernier moment un kitsch révoltant, quelque chose d’intelligent et d’efficace de manière suspecte, comme un meurtre, une intrigue ou une histoire d’amour. Et il en va aussi avec le mot qu’il traite comme s’il n’avait pas le cœur de l’écrire en y croyant pleinement avec toute son énergie et toutes ses conséquences. Péguy disait que certains écrivains s’extirpaient littéralement les mots de leur corps et que d’autres tiraient d’un mouvement souple et naturel l’expression appropriée de la poche de leur pardessus. C’est de cette sorte d’écrivain qu’est Maugham. Il possède un pardessus de qualité et d’excellents mots. Pour plus cela ne suffisait pas, malheureusement.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

POUCHKINE

Nous prononçons un nom et entendons une voix. C’est sa voix, seulement la sienne. Son intonation, son ardeur, la puissance variable de la montée et de la chute, nous les conservions, comme le timbre d’un grand chanteur, pour toujours dans notre conscience. Quand je prononce le nom de Pouchkine j’entends un tintement de patins de traîneau, des claquements de fouet, le rire de femmes, la voix d’un piano, la conversation retenue de messieurs, finalement le coup de pistolet. Je vois les visages, ceux de Tatiana, d’Onéguine et de Lenski, je reconnais les costumes d’il y a cent ans, les courbettes désuètes, le pistolet fumant, un homme de trente-sept ans, comment il tombe au sol, son spirituel visage de noceur légèrement négroïde, qui s’est bizarrement dénaturé dans la grimace apeurée de la mort.
Il portait son succès avec une dignité naturelle. Comme toutes les âmes aux sensations lyriques qui écrivaient à son époque c’est Byron qui a eu l’effet le plus durable sur lui. Tout poète alors voulait de préférence mourir de malaria, à Missolunghi, pour quelque cause étrangère, noble et sans espoir. La scène du duel, comme si Pouchkine l’avait rêvée précédemment telle qu’elle est décrite dans Onéguine, ce poète touché à l’aine, tombé dans le plein épanouissement de sa création « sur le champ d’honneur », ses gémissements d’agonie, toute une nation les a suivis, le tzar a écrit de sa propre main au crayon sur des bouts de papier des lignes de réconfort, et quand le poète mourut, il constitua une rente annuelle de quarante mille roubles aux survivants ! – cette scène témoigne ainsi d’un unisson étonnant avec son temps, avec la vie du poète et avec toute son œuvre. Un grand poète ne se trompe pas. Il se fie à son instinct et écrit et vit et meurt comme il convient.
Sándor Márai, Quatre saisons.

RENARD

Il écrivait des pièces de théâtre à succès, des petites esquisses, des contes. Tout cela s’est perdu. Et toute sa vie à côté , il écrivait d’une plume légère, pour sa propre distraction ou ses colères, des petits croquis sur tout ce que la journée apportait, tout ce qui alimente la vie et plus spécialement une vie d’écrivain, sur les femmes et les attributs, les paysans et les accents, les fleurs et les comparaisons ;
il écrivait sur l’amour et sur ce que l’amour signifie sur scène, sur sa femme et sa vanité, les désirs sexuels et la haine de vieux écrivains éteints, sur le crépuscule et la mort de son père, sur la tendresse et sur ce qu’il ne pouvait pas être dans la même pièce que sa mère, sur Sarah Bernhardt et son chien, sur les comédiens et sur ce qu’Anatole France avait déclaré par derrière de sa pièce lors de la générale, sur les Français et le patriotisme, ce qui n’est pas la même chose …
Pendant plus de vingt ans il produisit ces croquis. Il voulait toujours créer quelque chose de « grand », comme tout écrivain sérieux, il n’a jamais réussi cette « grande » œuvre. Ce n’est que quand il mourut, au milieu des pensées compassées et recueillies, qu’on s’aperçut que son journal, les notes prises à côté, les sous-produits d’une vie d’écrivain étaient en fait comparables à un « grand œuvre » et à trente volumes d’œuvres complètes. Ils renferment tout ce qu’un écrivain peut dire sur le monde.
C’est l’incarnation du « bon sens », de la saine raison humaine française, ce qui signifie à la fois sobriété et méfiance, enthousiasme et ravissement : de tout cela juste ce qui est nécessaire pour que le génie reste un bon artisan et que l’artisan ne se comporte pas inutilement comme un génie. Renard savait le secret des proportions, il connaissait donc le secret de l’écriture.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

RILKE

Une voix résonne dans le monde. Le monde est matériau et puissance, sens et apparence. Mais cette voix vit à l’écart de tout. Comme si dans les profondeurs des maisons et des chambres quelqu’un priait constamment. Mais il ne prie pas comme prient les croyants, plutôt comme quelqu’un qui excuse tout et tout le monde, même Dieu. Dans une chambre brûle une bougie, une femme meurt sur un lit. Une jeune garce s’étire sur le divan, ferme les yeux et abandonne son corps à l’homme, elle est triste. Dans un château un homme blême charge son revolver, farfouille avec ses doigts blancs entre objets et lettres. Un oiseau meurt, chute les ailes déployées dans la mer. Dieu veille, ferme, fatigué, de temps en temps les yeux. Un porche s’assombrit petit à petit entre soupirs et souvenirs. Quelque part on joue de la musique, gauchement, un homme voudrait exprimer sa nostalgie sur un violon, il racle embarrassé et piteux. A travers la fenêtre une main se tend vers la mer, puis elle retombe. Tout cela la voix le sait. C’est Rilke.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”
Il doit avoir eu énormément de souvenirs. Qui serait capable de dénombrer les souvenirs d’un poète ? Comme si quelqu’un avait vécu les guerres puniques, la guerre des deux roses, les nuits de Savonarole et surtout tout ce qu’en une nuit les gens de Berlin et de Paris pensent, rêvent et font. Les souvenirs d’un poète n’ont pas de limites. Un poème est le distillat de millions d’années et de millions de choses vécues. Parfois ce ne sont que huit lignes et elles se terminent par des rimes bien sonnantes. Cela n’a pas d’importance. (Verhaeren utilisait bien un dictionnaire de rimes.) Ce qui compte c’est le matériau dont est modelé le poème, le matériau à la fois humain et surhumain, et par là-dessus un peu de faits quotidiens et aussi de ce que Dieu pensait quand il créait le monde.
Sándor Márai, Quatre saisons.

SCHILLER

Il était envieux ; à chaque pas, il a diminué Goethe, a répandu des racontars sur son compte, a mesquinement porté des jugements sur ses faiblesses, chuchoté aux oreilles d’étrangers que son Excellence de Weimar n’aurait « aucun succès » et en effet, tout le succès lui appartenait, à lui l’« ami du peuple », le révolutionnaire qui délibérément a choisi une femme riche et a ensuite fait le tri dans ses relations, selon qu’elle pouvait lui être utile ou non ; il vivait plus que luxueusement et il gagnait tous les cœurs des provinces allemandes. Ce n’est pas aussi généreusement que Goethe envisageait la vie.
Il n’y a qu’une chose que le destin a refusée à Schiller : la paix, le discernement, la joie douloureuse de la réconciliation. Plus tard ils se sont liés d’amitié ; mais Schiller mourut blême de maladie et d’envie, parce que il ne pouvait pas non plus pardonner à Goethe que celui-ci fut plus authentique, plus calme et plus constant. Bien sûr c’était particulièrement difficile de supporter d’être poète en même  temps que Goethe. Il y fallait une modestie et une générosité divines que de ne pas voir – devant le succès bruyant avec lequel les masses célébraient dans Schiller la voix forte, déclamatoire et patriotiquement courtisane – cet autre « manque de succès » terrible, dont il savait bien, justement lui Schiller, qu’il signifiait immortalité. Il n’a d’ailleurs pas pu le supporter ; il a vite tout écrit et puis est mort.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”
 

SHAKESPEARE

C’est le seul poète masculin de la littérature mondiale. Masculin, c’est-à-dire vertueux.
Depuis des siècles on cherche à mettre son secret au jour, au burin et au pied de biche, comme le tombeau d’un pharaon où l’on trouverait tous les trésors et les secrets d’un monde englouti. Ses héros, on les a disséqués vivants, sectionné chacune de leurs paroles et analysé leur contenu, dans la pénombre et en plein soleil. On a même douté qu’il ait réellement vécu. Comme si un jour l’âme du monde avait pris la parole, l’âme humaine, directement et personnellement. On ne peut pas le « déchiffrer ». L’univers ne se laisse pas percer non plus. Il faut se résigner à ce qu’il existe.
Ses héros parlent l’écume aux lèvres de tout ce qui est sens et non sens de la vie. Hamlet, Lear, Prospero, Iago, le premier assassin, le deuxième assassin, ils chancellent tous sur la scène et flattent, jurent, mentent, sortent leur dague, assassinent et se sacrifient. Mais lui, Shakespeare, se tait. La parole que le monde pécheur attend du poète et du prophète, la parole de rémission, il ne la prononce jamais. Il ne s’interpose pas, parce que c’était un homme, un poète, donc pudique. Il disait : « Avant qu’à l’est le saint soleil se montre à la fenêtre d’or. » Ou quelque chose de semblable. Avec sa courte cape il se tient au dessus du monde, une fraise autour du cou, la barbe soigneusement taillée. Son œil observe sans parti pris. Sa bouche reste fermée. Il sait tout et ne pardonne rien. Ayez peur.
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”
 

STENDAHL

« Henry Brulard ». Il y a peu d’autobiographies dans lesquelles l’auteur sait si parfaitement derrière les données biographiques cacher la biographie intérieure, l’histoire des sentiments, des sympathies et des antipathies et en définitive de l’évolution littéraire que dans ce livre. Derrière des phrases jetées avec chic (« Ce qu je préférais dans la vie, c’était Saint Simon et les épinards ») et les boutades, un silence profond sur l’autre Stendahl, le vrai. Pas de trace de composition dans tout le livre. Il bavarde avec le lecteur, personnellement, capricieusement, sans plan. L’enfance, Grenoble, la famille Beyle (pendant la Terreur à dix ans Henry ouvre plein d’espoir tous les jours le Moniteur arrivé de Paris avec le courrier du matin, parce qu’il espère y découvrir parmi les noms des proscrits, celui d’un proche) – puis les mathématiques comme fuite possible, la carrière de fonctionnaire, Napoléon, plus tard les années « heureuses » à Milan et celles du malheureux bannissement à Civitavecchia, tout ça est raconté sans « style », de manière impersonnelle. Il ne parle jamais qu’avec les mots essentiels – le plus fort que puisse faire un écrivain. Mais les informations dans « Henry Brulard » sont à lire avec réserve, le manque bien connu de fiabilité, l’utilisation snobe des noms, voire les combines de Stendahl justifient le soupçon que tout ne se soit pas passé comme il le raconte. Il aimait ardemment sa mère et son grand-père maternel, il haïssait son père et la famille de celui-ci. Sa solitude, enfant, puis dans les salons et les bureaux, dans les lits des femmes était inconditionnelle. 
Sándor Márai, Journal de l'année 1968

TCHEKHOV

Tous les héros de Tchekhov portent en quelque sorte la redingote, un pince-nez et la barbe et se tiennent ainsi dans un monde qui connaît déjà le chemin de fer et la vaccination antidiphtérique, ils détestent l’absolutisme et aspirent ardemment à la constitutionnalité, mais préfèrent, comme les héros de Gogol, se déplacer en traîneaux tirés par des chevaux, saluent respectueusement les dames en marmonnant et ce faisant rougissent dans leur barbe. Tous ces héros ont plus de cinquante ans. Héros bourgeois. Leur sensibilité leur est un danger de mort, pure et incurable. La dame au petit chien et son ami dans la station balnéaire de Crimée pleurent ensemble après l’amour, puis ensemble mangent des pastèques. C’est aussi à tout moment dans ces nouvelles qu’il commence à pleuvoir et que les feuilles charnues des platanes se mettent à dégouliner. Les héros de la Cerisaie découvrent à un moment dramatique de leur vie que l’un des personnages secondaires a une tête chevaline et commencent en toute inconscience à s’en amuser.
Tout cela est parfaitement familier au sens tragique du mot. Tchekhov se révèle un auteur familièrement angoissant. Comme un oncle qui apparaît après le dîner, en redingote, marmonnant, mâchonnant un court cigare, qui joue au tarot et raconte à merveille des anecdotes, mais ça ne peut pas faire de mal de le garder à l’œil de temps en temps, car il n’est pas du tout exclu qu’à un moment où il n’est pas surveillé il se pende à la clenche de la porte du salon.
Sándor Márai, Quatre saisons.
 

MIHÁLY TOMPA

Oh, cette névrose forcée dans le psautier, dans la souffrance patriotique, dans les paraboles et les symboles fleuris, ce désarroi discipliné par une volonté compulsive, la révolte, ce cri de détresse compressé dans l’allégorie, dans lequel le destin du pays et celui de Mihály se mélangent, le destin du pasteur avec celui d’un poète, le chant d’imploration et de deuil avec le cri de joie et de mort – Poètes, souvenez-vous de ses paroles ! En définitive, toute grande âme blessée – apôtre ou poète – ne donne que des conseils tout simples ; mais leurs conseils retentissent dans l’infini temporel. Qu’a-t-il dit, qu’a-t-il conseillé ? « Chantez à nouveau, mes enfants. »
* Mihály Tompa (1819-1868), Pasteur et poète hongrois ; fut très apprécié avec sa poésie populaire et surtout pour ses allégories patriotiques, qui devaient perpétuer l’esprit des combats des mouvements de libération de 1849. Les lignes citées par Márai se rapportent aux vers du poème suivant :
L’oiseau à ses enfants
(aux poètes hongrois dont la lyre s’est tue après les combats de libération)
Voulez-vous encore longtemps silencieux faire vos nids sur des brindilles sèches, oiseaux craintifs ?
La sagesse que je vous enseignais autrefois serait-elle déjà oubliée ?
Que ne reprenne pas votre chant allègre ni le clair rayon de soleil de la gaîté,
Faites résonner des chants tristes et sombres, recommencez à chanter, mes enfants !
Des tempêtes ont tonné. Dans la forêt sans feuilles aucune frondaison ne vous protège de son ombre.
Et vous vous taisez ? Avez vous fuit votre coteau natal ? Votre mère vous a-t-elle laissés seuls ?
Les autres bosquets ont d’autres chants, votre langue va vous devenir étrangère :
Dans votre pays, elle s’y trouve aussi, chantez à nouveau, mes enfants ! […]
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”
 

TOURGUENIEV

Un homme se tient parfaitement chez lui dans un salon parisien, dans la littérature française. Son visage pâle, sa barbe blanche, ses vêtements soignés, son regard amical et intelligent et les molles fines mains blanches, le timbre français parfait péniblement acquis de ses paroles, tout cela enchante les visiteurs. « Tout à fait français » - disent-ils. « Maître !» s’adresse-t-on en implorant.
Oui, si français. Mais cet homme dans un salon français vit et crée sa vie durant du mal du pays qui le lie à la Russie. A la Russie dans laquelle il ne peut pas vivre, dont il fuit constamment pour entendre, ami des Goncourt et chouchou gâté de la noblesse d’esprit de l’Europe, dans ces salons français, les échanges entre les seigneurs et les moujiks des maisons de maître, le bruissement des forêts en Oural ? Le jappement d’un chien dans les champs au bord de la Volga, le couinement d’un accordéon russe ou les jurons d’un arrogant fonctionnaire de la résidence du gouvernement. Il vit dans le haut lieu spirituel de l’Europe, mais il n’entend que ça, ne voit que ça et ne peut écrire que là-dessus et en rêver. Il crée une nouvelle fois en dix volumes cette Russie dans laquelle il ne peut pas vivre. Un banni, qui avec un souci de revenant édifie en chef d’œuvre la Russie dont il s’est enfui. Parce que c’est un russe et un écrivain. Oui, si parfaitement « français ».
Sándor Márai, Ciel et terre, 2ème partie „Ars poetica”

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