Affichage des articles dont le libellé est Albin Michel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Albin Michel. Afficher tous les articles

samedi 7 septembre 2019

Le journal, enfin !


Grande nouvelle pour les amateurs de Sándor Márai : la parution du premier tome de la traduction en français de son journal par Catherine Fay.
À partir du 11 septembre vous pourrez trouver en librairie cet ouvrage, édité par Albin Michel, témoignage essentiel de la pensée du grand écrivain hongrois. Pour une grande partie des critiques de son pays, c’est son œuvre maîtresse.
Et pourtant l’année précédant le début de ce journal, il écrivait dans Ciel et terre (encore inédit en français) une entrée intitulée Journal  dans laquelle il déclarait :
Je n’ai jamais beaucoup aimé les journaux intimes, ce n’est pas mon moyen d’expression. Si c’est le sens d’un journal d’écrire « journellement », et à côté de cette tâche, de noter aussi en gribouillant le sens de ce sous-produit, de conserver les copeaux de l’instant, alors ce sont ces notes-ci qui sont mon journal ; […] Et les journaux, ces « grandes confessions », sont-ils écrits avec moins de coquetterie et d’intentions et moins pour le public ? J’ai un doute. L’écrivain lorgne toujours d’un œil vers le public, même s’il note sur son cahier secret : « Aujourd’hui rien à signaler » ou « fumé cet après-midi ». […] D’ailleurs, auteur de journal intime, je ne fais pas grand compte de cette étrange bonne foi. Garde tes secrets pour toi – écris de manière énigmatique et sincère, avec titre, structure et intention, c’est la seule manière possible, la seule manière convenable. (traduction de l’auteur de ce blog)
Il a heureusement pour nous, changé d’avis.
Le journal suit depuis 1943 les pérégrinations de son auteur depuis ses années hongroises (ce premier tome) jusqu’en 1989 tout au long de ses exils successifs en Italie et aux États-Unis. Il y note avec lucidité, souvent amertume, réflexions et jugements sur son temps et ses acteurs, sur l’histoire ou sur l’art, sur les évènements de sa vie quotidienne comme sur celle du monde.
Ces miscellanées sont passionnantes et comme, plus tôt, les Confessions  d’un bourgeois ou les Mémoires de Hongrie jettent un éclairage particulièrement cru sur les misères du monde dans ces années troublées, le regard de l’humaniste stoïcien disciple de Marc-Aurèle et du bourgeois qu’il se revendiquait être.
À noter l’article de Nathalie Crom dans Télérama 3634 du 04/09 (« L’inconsolé »)

samedi 3 février 2018

Prix de traduction Nicole Karatson-Bagarry 2018 à Catherine Fay

Le Prix de traduction Nicole Karatson-Bagarry 2018 a été décerné à Catherine Fay pour sa traduction de "Szindbad hazamegy" de Sándor Márai, (Dernier jour à Budapest, chez Albin Michel).
Le prix lui sera remis le 7 février 2018 à 19h30 à l'Institut Hongrois, 92 rue Bonaparte, 75006 Paris.  

mercredi 11 octobre 2017

Dernier jour à Budapest

C'est sous ce titre qu'Albin Michel fait paraître la traduction par Catherine Fay de "Szindbád Hazamegy" (littéralement "Sindbad rentre à la maison"), roman-pastiche-hommage de Sándor Márai à l'écrivain hongrois qu'il a peut-être le plus apprécié : Gyula Krúdy.
Sortie en librairie, le 1er novembre.

Voici la présentation qu'en fait l'éditeur :

Dernier jour à Budapest
Dernier jour à Budapest, publié en Hongrie en 1940, réunit de manière singulière deux virtuoses de la littérature hongroise du XXè siècle. Sándor Márai, l’auteur des Braises, y rend hommage à son maître, Gyula Krúdy, dandy ténébreux et personnage légendaire de la bohème littéraire de Budapest, surnommé ici Sindbad, comme le héros de plusieurs de ses nouvelles.  


Un matin du mois de mai, Sindbad quitte son domicile d’Óbuda en promettant à sa femme de rapporter, avant la tombée de la nuit, les soixante pengös nécessaires à l’achat d’une robe pour leur petite fille. Mais à peine parti, ses bonnes intentions se dissipent. Cédant à la tentation d’une balade en calèche, il se laisse aller à une douce flânerie, revisitant le Budapest d’hier, au gré des lieux aimés : le bain turc, où «  Orient et Occident fusionnaient dans les brumes de chaleur  », le café Chicago où il écrivait, les restaurants où il dînait…  
Entre Histoire et fiction, Sándor Márai   livre un récit envoûtant et nostalgique, à la beauté crépusculaire, où ses propres souvenirs d’avant-guerre se mêlent, avec une puissance évocatrice décuplée, à l’imaginaire de l’un des plus grands écrivains hongrois.

vendredi 21 octobre 2016

A paraitre : cinq romans de Márai en un volume

Le 2 novembre prochain parait en librairie un volume de la Pochotèque qui rassemble cinq des romans les plus connus de Sándor Márai, déjà publiés séparément par Albin Michel :
- Premier amour
- Les Révoltés
- La Conversation de Bolzano
- Les Braises
- Métamorphoses d’un mariage

Si vous ne connaissez pas ce grand auteur hongrois du 20ème siècle profitez de cette édition pour découvrir celui que Martine Aubry, Françoise Hardy, François Hollande ou Nicolas Sarkozy, entre autres, ont classé parmi leurs écrivains préférés. Et si vous avez lu et aimé l'un ou l'autre de ces romans, profitez de ce volume pour découvrir les autres !

Présentation de l'éditeur

Reconnu comme l'un des plus grands auteurs de la littérature hongroise et comme un maître du roman moderne, Sándor Márai (1900-1989) s'inscrit dans la lignée d’Arthur Schnitzler, Stefan Zweig et Thomas Mann. Observant avec nostalgie une civilisation européenne sur le point de s'éteindre, il n’a eu de cesse de témoigner d'un monde finissant. Pendant ses années d’exil (1948-1989), son œuvre tomba dans l’oubli. Elle fut redécouverte dans les années 1990, notamment avec Les Braises, et connaît depuis un succès considérable dans le monde entier.
Le présent volume rassemble, classés par ordre chronologique, cinq grands romans de Sándor Márai, qui offrent au lecteur un échantillon de son talent. On y retrouve les trois problématiques essentielles qui ont accompagné l’écrivain hongrois sa vie durant : la nécessité de la révolte, qui met en scène la lutte entre l’instinct et la raison ; l’utilité de la création, qui nourrit la confrontation entre l’ordre et l’aventure ; enfin, l’amertume de l’exil, qui montre l’aliénation de l’individu dans un univers massifié.

Cet ouvrage réunit :

Le Premier Amour
Les Révoltés
La Conversation de Bolzano
Les Braises
Métamorphoses d’un mariage

Préface de Frédéric Vitoux, de l’Académie française.
Édition d’András Kányádi en collaboration avec Catherine Fay.

lundi 1 février 2016

« La nuit du bûcher »

Vient de paraître chez Albin Michel « La nuit du bûcher », la dernière oeuvre traduite en français de Sándor Márai.
 
Ce roman, écrit en 1975, se situe parmi les derniers de la production de Márai dans une série de romans « historiques » (dont aucun autre n’a encore été traduit en français). Il se présente sous la forme d’une longue lettre d’un moine carme espagnol à l’un de ses « frères » du couvent d’Avila, dans laquelle il lui relate son séjour à Rome à la fin du XVIème siècle et lui rend compte de sa mission qui était de s’initier aux méthodes de l’Inquisition romaine. Il lui annonce aussi qu’il se trouve maintenant à Genève et qu’il ne rentrera pas au couvent.
L’action du roman se déroule entièrement à Rome, ce qui nous vaut d’ailleurs quelques savoureux tableaux de la Rome des années 1590. Le carme est accueilli dans une institution très spécifique à l’Inquisition romaine : la confrérie des confortatori (les confortateurs ; « confortateur » est d’ailleurs une traduction possible du titre hongrois du roman –Erősitő–, mais aurait certainement été difficile à comprendre pour un public français). Ces ‘confortateurs’ ont pour mission  de donner des forces au condamné au bûcher en le convainquant d’abjurer son hérésie, ce qui lui permettra après l’épreuve terrestre de ne pas brûler dans les flammes éternelles de l’enfer.
« Leur corps se consume sur terre mais ce n’est qu’un désagrément temporaire qui ne dure pas longtemps. Après la souffrance du châtiment terrestre, l’âme purifiée de l’hérétique va droit aux cieux. »[1]
La « congrégation » est constituée de laïcs et de religieux à qui on fait appel dans les cas difficiles.
Le « rapport » du carme est l’occasion pour Márai de présenter avec une certaine ironie  la doctrine de l’Inquisition après le Concile de Trente, personnalisé par le cardinal Bellarmin, et le débat qui l’accompagne (le carme, apprenti inquisiteur a la foi du charbonnier) :
« Pour moi, l'Incarnation dont certains hérétiques, d'après ce que je savais, contestaient la vérité sacrée, représentait une réalité. Et l'idée d'émettre des doutes sur la Sainte Trinité, même malade de fièvre ou sans m'en rendre compte, ne m'effleurait pas non plus. Tout ce que le Saint-Office proclame et accomplit me semblait naturel et juste, à l'instar d'un être raisonnable et sain d'esprit qui ne doute pas de la réalité de la nature, de la lumière du soleil ou de l'air. »[2]
Une des grandes interrogations du carme (dont on ne connaitra pas le nom, mais c’est assez fréquent chez Márai[3]) est « Comment acquérir la certitude qu’une conversion proclamée est bien sincère ? », question à laquelle il ne recevra pas de véritable réponse. Lors de l’un de ses enseignements sur le rôle véritable des confortatori, le Padre qui lui sert de mentor lui dit bien :
« Malgré tout, continua-t-il d'un ton sévère, il en est qui s'obstinent jusqu'au dernier instant. Ils simulent, se comportent en apparence comme s'ils reconnaissaient la vérité, se confessent et communient à la dernière heure. Cependant, ce n'est que poudre aux yeux. En réalité, en dedans, ils continuent à nier la vraie croyance. Mais ces êtres sournois craignent, en résistant, de rendre leurs derniers instants plus pénibles que ce qu'ils redoutent et c'est pourquoi ils font semblant de se rétracter. Heureusement, nous sommes là, nous, les confortatori, et nous sommes vigilants. »[4]
Mais à la question que lui pose le carme :
« — Justement, [dis-je timidement.] À quel signe peut-on déceler que l'hérétique s'est réellement repenti ? »
il ne répond pas vraiment :
« — Pour reconnaître ce genre de chose, il faut beaucoup d'expérience et on doit être inspiré par la clémence » [, répondit le padre.]
Il se recouvrit les yeux avec les paumes comme s'il cherchait la réponse ainsi. Puis il me reprit le bras et nous reprîmes notre promenade dans le cloître à pas lents.[5] 
On ne peut pas lire certains passages sans établir un parallèle avec les totalitarismes de la période qui entoure celle où le roman est écrit : la censure, la délation, la surveillance des hommes et de leurs pensées, la coercition, les procès, bien des éléments communs s’y retrouvent. Le Padre lui déclare une fois :
« Il ne suffit pas de tenir à l'œil, d'intenter des procès et de soumettre à la torture quelques-uns d'entre eux. Viendra le temps », en disant cela, il écarquilla involontairement les yeux comme s'il lisait dans l'avenir, «viendra le temps où l'on ne pourra plus sévir de façon individuelle mais où il faudra réunir et mettre à part tous les suspects ensemble. Le diable fait des tours et des détours, il soumet tout le monde à la tentation. Arrivera une époque où l'on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés de tomber un jour dans le péché d'hérésie, à cause de leur origine ou pour d'autres raisons, dans des champs clos par des barrières de fer, pour des périodes plus ou moins longues... mais en général il vaudra mieux que ce soit pour longtemps....[6]
puis un peu plus loin
« Le bûcher! […] Que de fatigue, que de dépenses à cause d'un seul homme ! Non, poursuivit-il d'une voix déterminée, croyez-moi, mes frères, viendra le temps où le Saint-Office changera les procédures en vigueur jusqu'à nos jours ! Il supprimera l'exécution publique de la sentence ! Et quand le temps sera venu, il enverra les coupables non pas un par un mais par groupes entiers, plusieurs centaines d'hommes à la fois, dans l'autre monde, où ils rendront compte de leurs péchés au Tribunal Éternel. Quel en sera le mode?» lança-t-il d'un air sombre. Il était pâle, on voyait qu'il vivait l'un de ces rares moments où la piété vous envahit totalement et où la force physique vous quitte.
«Je ne sais pas », souffla-t-il, tête baissée, et il gémit d'impuissance. «Mais il faudra trouver un moyen.» [7]
et encore
« Car il ne suffit pas, soupira-t-il, que l'hérétique, bourrelé de remords, fasse son examen de conscience. […] Le Saint-Office est plus exigeant. Il veut que l'hérétique ainsi préparé revendique lui-même son châtiment en public, au tribunal ! Il est essentiel pour les fidèles de voir et d'entendre un homme égaré, à présent enfin démasqué, battre sa coulpe avant de monter sur le bûcher et clamer à la face du monde que tout ce qui lui arrive est peu de chose ! C'est à lui d'exiger qu'on le punisse car les supplices qu'il a endurés au cours de l'instruction étaient indispensables et mérités ! Que, au dernier moment, il proclame au monde, sachant qu'il ne peut plus compter sur aucune miséricorde sur cette terre, combien il est nécessaire que lui, le fautif, disparaisse de la surface de la terre. […] Qu'il comprenne, l'hérétique, qu'en acceptant sa condamnation avec humilité mais aussi en s'accusant lui-même au vu et au su du monde entier, il rend un grand, un ultime service à l'univers des croyants ! »[8]
Et puis après de longs mois d’« initiation » le carme va enfin être admis à assister aux dernières heures d’un hérétique. Ce relapse notoire c’est Giordano Bruno, dominicain défroqué, philosophe, théologien, cosmologue qui a soutenu de nombreuses thèses hérétiques dans ses ouvrages et sa prédication, et dont le procès a duré sept ans. Voici comment le carme décrit la vision qu’il a de cet homme :
« … l'homme assis sur le banc se tenait droit. Les mains enchaînées croisées sur la poitrine, il n'était pas adossé au mur. Il ne regardait personne[…] Son regard se portait au-dessus d'eux [les confortatori], ou à ses pieds vers la flaque de lumière que formaient les rayons du soleil levant […] C'est cette flaque de lumière qu'il contemplait, indifférent, immobile. »[9]
« On aurait dit que tout s'était consumé en lui, la colère comme la peur. »[10]
Et le moine commence à se poser des questions :
« Or, à mon grand effroi, je me rendais compte que l'homme assis devant nous n'avait nulle intention de s'abaisser. […] En contemplant ses traits figés, je compris, choqué, que ce visage d'homme quasiment pétrifié nous renvoyait la malédiction du Saint-Office : ce n'était pas lui le maudit mais nous, nous tous, qui nous trouvions dans sa cellule de condamné à mort. »[11]
Et « puisque la confortation avait échoué, tout était peine perdue : le provveditore fit signe aux hallebardiers de s'emparer du condamné » et le carme va dans la foule du Campo de' Fiori assister au supplice :
« J'ai dû jouer des coudes pour bien voir le brûlement »[12]
« Le mastro di giustizia fit signe aux aides d'arracher la chemise plissée que l'on avait enfilée à l'hérétique en prison pour sa dernière nuit. L'ordre fut exécuté et alors, en haut du bûcher, devant les belles maisons bourgeoises aux nobles façades du Campo de' Fiori, se tint un homme nu. »
[…]Dans la pénombre du petit matin d'hiver, dans la ville de Rome, l'homme était nu comme si on ne l'avait pas seulement dépouillé de sa chemise mais également de sa chair. »[13]
Puis
« […] avant que le nuage de fumée ne recouvre la silhouette dénudée, je vis encore le visage de l'hérétique quelques instants. Ce n'était pas l'enfer ou le ciel qu'il fixait en regardant devant lui, non, ce qu'il regardait était le Néant, comme s'il avait compris que, le Néant était la seule réalité et que le reste n'était qu'illusion. […] On aurait dit que cet homme savait qu'il n'existait aucun secours pour les humains. Il baissait les yeux sur la foule et à présent, je peux le dire, en cet instant, le visage de l'homme attaché au poteau m'évoqua le visage torturé de Notre Seigneur Jésus-Christ […], le visage de celui qui pardonne ce que les hommes font aux autres hommes mais qui demande en même temps à Dieu quelle est la raison pour laquelle il doit supporter tout ce qui se passe pour lui, être humain, sur cette terre...
Cette pensée [me] fit frissonner :
Le doute peut-il s'emparer de l'âme d'un croyant : se pourrait-il que Notre Seigneur Jésus-Christ sur sa croix n'ait pas pardonné à Dieu ? »[14]
Une fois le supplice consommé, il va prendre congé du cardinal Bellarmin qui se montre très curieux de la manière dont Giordano Bruno a enduré son exécution :
« A-t-il proféré des malédictions ? Ou des supplications ? […] N’avait-il pas peur ? »
Et le moine de répondre :
« Je crois qu’il éprouvait un profond mépris pour ce qui se passait. »[15]
Puis Bellarmin après avoir évoqué quelques-unes des activités de Bruno
« Cet homme... oui, Bruno... ce moine apostat a été le défenseur de la paix entre les groupes religieux. Un homme tel que lui, on peut toujours l'utiliser [...] On doit accepter les agents doubles au service de la Sainte Cause […]Prêcher pour la paix participe peut-être d'une tactique habile. Mais cela n'en reste pas moins et toujours une dangereuse escroquerie. Cet homme croyait vraiment que la paix pourrait un jour devenir une réalité entre deux mondes. »[16]
lui révèle la raison ultime qu’avait le Saint Office d’éliminer l’hérétique :
« Mais ce n'est pas la raison pour laquelle on l'a envoyé au bûcher […] Cet homme-là voulait autre chose. Il croyait que l'intelligence était plus puissante et comptait davantage que la Foi. Celui qui prêche l'accord de la Foi et de l'intelligence est un traître. Il doit mourir car un jour ou l'autre il trahira la Foi. Ou l'intelligence.»[17]
«Une fois, [révèle Bellarmin] j’ai discuté avec lui jusqu'à l'aube. Nous avons parlé du Savoir. Il était têtu, il répétait que l'homme irait plus loin avec le Savoir qu'avec la Foi... Quand je lui ai asséné la sainte vérité selon laquelle le Savoir veut seulement comprendre mais que la Foi rédime... et que la rédemption vaut plus que la compréhension... le contenu profond de la Foi est une grande Idée, l'Esprit Saint..., il a haussé les épaules et il a dit que tout Esprit qui s'identifie au Pouvoir se corrompt et devient implacable. »[18]
Evidemment cette expérience aura pour l’apprenti inquisiteur des conséquences imprévues qui ont d’ailleurs un rapport avec un épisode de la vie de Giordano Bruno, mais qui ne seront pas dévoilées ici.
 
Dans son journal Márai note : « Il n’y a que trois formes d’existence : la faustienne, l’ulyssienne et la christique »[19]. Le personnage de Giordano Bruno participe clairement de la première dans la primauté qu’il accorde au savoir, et il acquière ici quasiment un statut de figure mythique lui-même par la découverte de sa personne savamment distillée au carme par sa rencontre dans la cellule, le bûcher puis l’entrevue avec Bellarmin.
 
Márai utilise un contexte historique pour nous faire réfléchir à tous les fanatismes, tous les totalitarismes de son temps. En dépit de quelques légères erreurs historiques, en particulier certains anachronismes (mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une œuvre de fiction), ce roman est un formidable plaidoyer pour la raison, la pensée libre face aux idéologies de toutes sortes et ça ne semble toujours pas inutile aujourd’hui.
Il bénéficie de la traduction fluide et souple de Catherine Fay. Espérons que le travail de redécouverte de cet auteur majeur de la littérature du XXème siècle sera poursuivi et permettra de découvrir d’autres romans et bien d’autres facettes de son talent, nouvelles, poèmes, récits, théâtre ou journal.


[1] p. 34
[2] p. 125
[3] c’est le cas en particulier des personnages principaux de Les étrangers, La conversation de Bolzano, Le miracle de San Gennaro, Les mouettes, sans parler des romans pas encore traduits.
[4] p. 104
[5] p. 105
[6] p. 79
[7] p. 82-83
[8] p. 106-107
[9] p. 133
[10] p. 136
[11] p. 139
[12] p. 146
[13] p. 151
[14] p. 154-155
[15] p. 171
[16] p. 174-175
[17] p. 175
[18] p. 176
[19] La fortune littéraire de Sándor Márai, p.13, cité par András Kányády lors de la présentation à l’Institut Hongrois.

samedi 3 octobre 2015

"La nuit du bûcher" présenté le 28 octobre à l'Institut Hongrois

La séance d’octobre des rendez-vous littéraires de l’Institut hongrois verra le lancement de l’édition française de La Nuit du Bûcher de Sándor Márai, à paraître en novembre chez Albin Michel (le 5 novembre en librairie) dans une traduction de Catherine Fay. Dans ce roman autour de la figure de Giordano Bruno, Márai explore l’Europe de l’Inquisition au 16ème siècle et la fait entrer en résonance avec l’époque contemporaine : un véritable réquisitoire contre le totalitarisme où perce toute la finesse d’analyse du romancier.

Participants à la table-ronde : Catherine Fay traductrice littéraire, András Kányádi maître de conférences (INALCO). Des extraits seront lus par un comédien.

Voir le programme de l'Institut Hongrois

samedi 4 avril 2015

"Ce que j'ai voulu taire" le dernier livre de Márai paru en français, présenté à l'Institut Hongrois le 15 avril

Dans le cadre de son rendez-vous mensuel autour des dernières parutions ayant trait à la Hongrie ou à l’Europe centrale éditées en français, l’Institut hongrois vous invite à la présentation de Ce que j'ai voulu taire de Sándor Márai, publié en 2014 chez Albin Michel.
 
 « Longtemps présumé perdu avant d'être retrouvé et de paraître en 2013 à Budapest, Ce que j'ai voulu taire constitue le dernier volet inédit des Confessions d'un bourgeois.
Le récit se construit autour de deux dates : le 12 mars 1938, lorsque l'Allemagne nazie annexe l'Autriche, et le 31 août 1948, lorsque l'écrivain et sa famille quittent la Hongrie, désormais pays satellite de l'U.R.S.S. »
 
Intervenants : Catherine Fáy traductrice littéraire ; Gabrielle Napoli docteur en littérature contemporaine, Quinzaine littéraire ; Balázs Ablonczy historien, directeur de l’Institut hongrois.
 
Entrée libre

15 avril à 19h
Institut hongrois, 92 rue Bonaparte
75006 Paris

 
 
Voir dans ce blog les articles du 25 octobre et du 25 novembre 2014 

mardi 25 novembre 2014

Après la lecture de "Ce que j'ai voulu taire"


« J’ai voulu me taire. Mais le temps m’a interpellé et j’ai su que c’était impossible. Plus tard encore, j’ai compris que le fait de se taire était une réponse en soi, à l’instar de la parole et de l’écrit. Parfois se taire n’est pas la réponse la moins dangereuse. Rien n’irrite tant l’autorité qu’un silence qui la nie ».
Ainsi Sándor Márai débute-t-il « Ce que j’ai voulu taire ». Et en effet, du jour (18 mars 1944) où les troupes allemandes envahissent la Hongrie, leur « allié », Márai cesse d’écrire pour les journaux et interdit la réédition de ses œuvres. Et quelques mois plus tard il exprime dans son journal* son désir de compléter « Les confessions d’un bourgeois », publié en 1934. C’est donc cette suite, écrite en 1949-1950, qui retrouvée dans le fonds Márai du musée Petöfi, est parue l’année dernière en hongrois sous le titre « Hallgatni akartam » (« J’ai voulu me taire ») et  vient d’être éditée par Albin Michel dans la traduction de Catherine Fay. (A noter que c’est la première fois depuis de nombreuses années que c’est en français qu’est traduite en premier une œuvre de Márai).
* voir dans ce blog  l'article "Sensation littéraire : un inédit de Márai" (12 août 2013).
C’est un témoignage très touchant, parfois poignant d’un humaniste bourgeois (condition qu’il a constamment revendiquée) face à l’évolution historique de son pays, face à la faillite des élites dirigeantes obsédées par une revanche à prendre sur le désastreux traité de Trianon qui avait séparé de la Hongrie les deux tiers du territoire sous sa souveraineté et surtout de très nombreuses populations hongroises. Cet esprit de revanche allié à un penchant ancien pour un pouvoir autoritaire exercé par une aristocratie à peine sortie d’un système quasi-féodal, avait poussé la Hongrie aux côtés de l’Allemagne hitlérienne*, dans l’espoir d’une reconquête d’une partie de son ancien territoire. Et en effet ces vœux furent partiellement exaucés par la grâce d’Hitler et de Mussolini.
* La Hongrie a déclaré la guerre à la Russie le 27 juin 1941 et participé à la meurtrière bataille de Voronej en 1942.
 
Ce morceau d’histoire de la Hongrie, c’est le sujet même du récit de Márai. Et c’est certainement un des passages les plus personnels et les plus bouleversants que la relation qu’il fait de la visite de sa ville natale, Kassa (aujourd’hui Košice en Slovaquie) réintégrée à sa patrie, visite qu’il doit faire en défilant quasi militairement au milieu d’une population mi hostile mi ironique. Et l’amertume qu’il en ressent s’ajoute au constat sans concession qu’il dresse de l’attitude de la quasi-totalité de la société hongroise, soit ouvertement pronazi, soit qui laisse faire (aristocrates, grands propriétaires) car elle pense que c’est son intérêt, soit dans la convoitise des biens spoliés aux juifs.

Tout en procédant à ce que dans le Canard Enchaîné Igor Capel nomme un véritable examen de conscience, il fustige le comportement déshonorant pouvant aller jusqu’à l’abject de cette part de la société hongroise de l’époque (Nous étions totalement immergés dans la boue morale de la guerre tandis que la surface restait encore paisible. Les étrangers … disaient que Budapest était un « îlot de paix ». En fait nous ne vivions pas sur une île mais dans un marécage  bouillonnant sous lequel grondait un volcan. Au moment où cette force souterraine explosa, soudain il n’y eut plus d’« île » et la glaise en fermentation, avec tous ses êtres vivants aigrettes, aussi bien que crapauds et fossiles, s’engouffra dans le raz-de-marée sanglant et immonde).
Quelques portraits d’hommes politiques qui ont joué à cette époque des rôles importants, complètent cette description du monde dans lequel il vit et se sent de plus en plus isolé.

Malheureusement on sent que cet ouvrage n’est pas achevé. Contrairement à ce qu’il annonce dans les premières pages (J’aimerais raconter ce qui s’est produit au cours des dix années qui ont suivi [l’Anschluss], jusqu’à ce petit matin sur le pont de l’Enns – limite de la zone russe, qu’on appelait rideau de fer –, où un soldat soviétique … nous a laissés partir pour l’exil que nous avions choisi) Márai ne fait qu’évoquer la période d’après-guerre, ce que souligne la traductrice Catherine Fay dans sa postface. Mais pour cette période il écrira plus tard des pages éloquentes dans Mémoires de Hongrie.
Et au-delà de ses réflexions désenchantées, ce qui pour moi ressort le plus de ce texte, c’est l’attachement viscéral de Márai à sa nation hongroise et surtout à sa langue :

Etant donné que j’écris dans la langue extrême-orientale singulière de cette nation, que je ne pourrai jamais écrire une ligne vraiment valable dans une langue étrangère – non par manque de savoir-faire mais tout simplement parce que l’écrivain privé de l’atmosphère de sa langue maternelle est un être bégayant, estropié et impotent ! –tant que je vivrai et que j’écrirai, je ne pourrai abandonner l’esprit national hongrois.
Et en effet on ne peut qu’admirer le style, l’art consommé des longues périodes de ses descriptions, de ses diatribes, très bien rendus par la traduction.

Pour moi un ouvrage indispensable, malgré ses manques, pour comprendre l’histoire de la Hongrie de cette période et peut-être aussi celle d’aujourd’hui, car les vieux démons peuvent toujours se réveiller !

mercredi 29 octobre 2014

Parution aujourd'hui de "Ce que j'ai voulu taire"

Aujourd'hui est disponible en librairie
"Ce que j'ai voulu taire"
de Sándor Márai,
Editions Albin Michel (traduction Catherine Fay) 

Voici l'article que lui consacre "L'homme en question", revue de l'éditeur.

Les dernières confessions d’un bourgeois
Avant la Seconde Guerre mondiale, Sándor Márai était un écrivain et un journaliste reconnu en Hongrie. Il menait une existence bourgeoise et insouciante, à l’image de cette journée du 12 mars 1938 par laquelle commence Ce que j’ai voulu taire : le romancier va nager, écrit, prend un café, rencontre des amis…
Ce jour-là, pourtant, l’Allemagne nazie annexait l’Autriche, et un processus irréversible allait s’enclencher qui aboutirait à « l’anéantissement » de la culture et de la bourgeoisie hongroises. Écrit en 1950, ce manuscrit suit et complète Les Confessions d’un bourgeois (publié chez Albin Michel): Márai y revient sur l’histoire des transferts de population dans le bassin des Carpates depuis le traité de Trianon, en 1920, la dissolution du sentiment national venant alors s’ajouter à la juste colère des paysans sans terre et à la corruption généralisée. Après sa compromission avec le régime nazi, l’expérience communiste allait finir de ruiner moralement son pays, et Márai fut contraint à l’exil.
« Rien n’irrite tant l’autorité qu’un silence qui la nie »: c’est pourquoi cet éternel apatride, provisoirement rayé de la mémoire nationale de son pays (Albin Michel l’a révélé en France un an après sa mort, en 1990) se livre ici en toute honnêteté, esquissant un projet politique étrangement contemporain, seul viable à ses yeux: « un traité de paix entre capitalisme et socialisme ».

Ce que j’ai voulu taire
Sándor Márai
224 pages, 18€

dimanche 17 novembre 2013

"Les mouettes", ma critique


Jaquette du roman
 Les mouettes * est un roman écrit par Márai en 1942, dans une période où la Hongrie, si elle a bien choisi son camp, celui du fascisme, n'est pas encore entièrement concernée dans le conflit mondial qui fait rage à ses frontières.

*il aurait été plus conforme au titre original de l'intituler "Une mouette", ou "Mouette" tout simplement ; mais on sait bien que le choix d'un titre n'est pas affaire de traduction fidèle mais de marketing

Et cette situation très spéciale est un des ressorts de l'intrigue du roman. Le personnage principal vient de rédiger l'annonce d'une décision étatique majeure dans ce contexte, quand se présente à lui une jeune femme finnoise, qui ressemble à s'y méprendre à celle qu'il a aimée et qui s'est suicidée quelques années plus tôt. En quelques heures va se nouer entre ces deux êtres des relations de curiosité, d'attirance, de confrontation et aussi de joute quasi-professionnelle.

Sándor Márai capte ces deux êtres à un moment où leurs destins individuels se mêlent à l’Histoire avec un grand H.

« Ce n'est sans doute pas un hasard si nos destins se ressemblent également. Le sort des petits peuples ne nécessite pas une puissante imagination : c'est toujours la même fatalité qui leur souffle leurs paroles et leurs actes, et les mêmes forces et les mêmes adversaires qui les poursuivent, de toute éternité... Parce que, lorsque nous arriverons au bout de cette nuit, nous connaîtrons, aussi la guerre qui, je l'ai compris à présent, est une loi générale comme Dieu, l'amour et la mort. Tu voulais dire quelque chose ?... »

Márai y fait preuve une nouvelle fois de ses qualités de chirurgien des âmes, au style toujours aussi fluide, aussi précis et en même temps poétique auquel nous ont accoutumés ses autres romans, style très agréablement rendu par sa traductrice Catherine Fay.

« L'amour... Tu ne te souviens pas ? Tu as retrouvé le calme en toi et autour de toi. Tu t'es déshabitué de jeter de temps à autre un coup d'œil injustifié sur les aiguilles de ta montre-bracelet, de dresser l'oreille à la moindre sonnerie du téléphone, de tourner brusquement la tête en entendant appuyer sur la poignée de la porte, de fouiller d'une main dans le courrier du matin en cherchant parmi les enveloppes les signes de l'écriture familière avec une curiosité et une tension anormales... tout cela est fini désormais. Et maintenant ? N'as-tu pas peur, n'as-tu pas honte d'accueillir à nouveau dans ta vie cette inquiétude confuse et humiliante ? … »

« Supporter encore une fois que ton corps et ton âme soient attachés à quelqu'un, c'est-à-dire prisonniers de quelqu'un, quitter à nouveau la solitude dont la vie et la sagesse ont par bonté revêtu tes épaules comme d'un manteau sombre qui te sépare du monde mais t'en protège aussi, comme l'habit protège le moine... À nouveau, «vivre à fond », c'est-à-dire vivre à moitié puisqu'il te faut tout partager avec un tyran curieux et puéril dont ce n'est même pas la faute s'il est cruel et fou... Qui est cette femme, à part que c'est « elle » et qu'elle est revenue ? »



Jaquette de l'édition hongroise
Conçu et structuré comme une pièce de théâtre en trois actes,  obéissant à la règle des trois unités, de temps (un jour et une nuit d’hiver), de lieu (Budapest que l’on sent tout engourdie) et  d’action (ou plutôt d’attente d’action), le roman est comme toujours chez Márai riche de ces monologues entrecroisés où les protagonistes se défient en douceur. Il nous entraîne aussi dans les multiples pensées de son auteur, ici représenté par ce haut fonctionnaire (‘héros’ qui n’est jamais nommé, comme dans plusieurs autres romans de Márai), réflexions sur la guerre, le vieillissement (qui à cette époque-là est une obsession constante de Márai) le destin, la vie, l’amour, la mort, réflexions parfois un peu bavardes, mais toujours captivantes. Et qui nous tiennent en haleine dans  l’attente du dénouement.
 
Peut-être pas une des œuvres majeures de Márai, mais qui, replacé à l'époque de son écriture, nous éclaire sur des aspects de la pensée de l'auteur, en particulier sur l'histoire,  encore peu développés dans ses autres œuvres;