Affichage des articles dont le libellé est Hongrie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hongrie. Afficher tous les articles

samedi 4 avril 2015

"Ce que j'ai voulu taire" le dernier livre de Márai paru en français, présenté à l'Institut Hongrois le 15 avril

Dans le cadre de son rendez-vous mensuel autour des dernières parutions ayant trait à la Hongrie ou à l’Europe centrale éditées en français, l’Institut hongrois vous invite à la présentation de Ce que j'ai voulu taire de Sándor Márai, publié en 2014 chez Albin Michel.
 
 « Longtemps présumé perdu avant d'être retrouvé et de paraître en 2013 à Budapest, Ce que j'ai voulu taire constitue le dernier volet inédit des Confessions d'un bourgeois.
Le récit se construit autour de deux dates : le 12 mars 1938, lorsque l'Allemagne nazie annexe l'Autriche, et le 31 août 1948, lorsque l'écrivain et sa famille quittent la Hongrie, désormais pays satellite de l'U.R.S.S. »
 
Intervenants : Catherine Fáy traductrice littéraire ; Gabrielle Napoli docteur en littérature contemporaine, Quinzaine littéraire ; Balázs Ablonczy historien, directeur de l’Institut hongrois.
 
Entrée libre

15 avril à 19h
Institut hongrois, 92 rue Bonaparte
75006 Paris

 
 
Voir dans ce blog les articles du 25 octobre et du 25 novembre 2014 

mardi 25 novembre 2014

Après la lecture de "Ce que j'ai voulu taire"


« J’ai voulu me taire. Mais le temps m’a interpellé et j’ai su que c’était impossible. Plus tard encore, j’ai compris que le fait de se taire était une réponse en soi, à l’instar de la parole et de l’écrit. Parfois se taire n’est pas la réponse la moins dangereuse. Rien n’irrite tant l’autorité qu’un silence qui la nie ».
Ainsi Sándor Márai débute-t-il « Ce que j’ai voulu taire ». Et en effet, du jour (18 mars 1944) où les troupes allemandes envahissent la Hongrie, leur « allié », Márai cesse d’écrire pour les journaux et interdit la réédition de ses œuvres. Et quelques mois plus tard il exprime dans son journal* son désir de compléter « Les confessions d’un bourgeois », publié en 1934. C’est donc cette suite, écrite en 1949-1950, qui retrouvée dans le fonds Márai du musée Petöfi, est parue l’année dernière en hongrois sous le titre « Hallgatni akartam » (« J’ai voulu me taire ») et  vient d’être éditée par Albin Michel dans la traduction de Catherine Fay. (A noter que c’est la première fois depuis de nombreuses années que c’est en français qu’est traduite en premier une œuvre de Márai).
* voir dans ce blog  l'article "Sensation littéraire : un inédit de Márai" (12 août 2013).
C’est un témoignage très touchant, parfois poignant d’un humaniste bourgeois (condition qu’il a constamment revendiquée) face à l’évolution historique de son pays, face à la faillite des élites dirigeantes obsédées par une revanche à prendre sur le désastreux traité de Trianon qui avait séparé de la Hongrie les deux tiers du territoire sous sa souveraineté et surtout de très nombreuses populations hongroises. Cet esprit de revanche allié à un penchant ancien pour un pouvoir autoritaire exercé par une aristocratie à peine sortie d’un système quasi-féodal, avait poussé la Hongrie aux côtés de l’Allemagne hitlérienne*, dans l’espoir d’une reconquête d’une partie de son ancien territoire. Et en effet ces vœux furent partiellement exaucés par la grâce d’Hitler et de Mussolini.
* La Hongrie a déclaré la guerre à la Russie le 27 juin 1941 et participé à la meurtrière bataille de Voronej en 1942.
 
Ce morceau d’histoire de la Hongrie, c’est le sujet même du récit de Márai. Et c’est certainement un des passages les plus personnels et les plus bouleversants que la relation qu’il fait de la visite de sa ville natale, Kassa (aujourd’hui Košice en Slovaquie) réintégrée à sa patrie, visite qu’il doit faire en défilant quasi militairement au milieu d’une population mi hostile mi ironique. Et l’amertume qu’il en ressent s’ajoute au constat sans concession qu’il dresse de l’attitude de la quasi-totalité de la société hongroise, soit ouvertement pronazi, soit qui laisse faire (aristocrates, grands propriétaires) car elle pense que c’est son intérêt, soit dans la convoitise des biens spoliés aux juifs.

Tout en procédant à ce que dans le Canard Enchaîné Igor Capel nomme un véritable examen de conscience, il fustige le comportement déshonorant pouvant aller jusqu’à l’abject de cette part de la société hongroise de l’époque (Nous étions totalement immergés dans la boue morale de la guerre tandis que la surface restait encore paisible. Les étrangers … disaient que Budapest était un « îlot de paix ». En fait nous ne vivions pas sur une île mais dans un marécage  bouillonnant sous lequel grondait un volcan. Au moment où cette force souterraine explosa, soudain il n’y eut plus d’« île » et la glaise en fermentation, avec tous ses êtres vivants aigrettes, aussi bien que crapauds et fossiles, s’engouffra dans le raz-de-marée sanglant et immonde).
Quelques portraits d’hommes politiques qui ont joué à cette époque des rôles importants, complètent cette description du monde dans lequel il vit et se sent de plus en plus isolé.

Malheureusement on sent que cet ouvrage n’est pas achevé. Contrairement à ce qu’il annonce dans les premières pages (J’aimerais raconter ce qui s’est produit au cours des dix années qui ont suivi [l’Anschluss], jusqu’à ce petit matin sur le pont de l’Enns – limite de la zone russe, qu’on appelait rideau de fer –, où un soldat soviétique … nous a laissés partir pour l’exil que nous avions choisi) Márai ne fait qu’évoquer la période d’après-guerre, ce que souligne la traductrice Catherine Fay dans sa postface. Mais pour cette période il écrira plus tard des pages éloquentes dans Mémoires de Hongrie.
Et au-delà de ses réflexions désenchantées, ce qui pour moi ressort le plus de ce texte, c’est l’attachement viscéral de Márai à sa nation hongroise et surtout à sa langue :

Etant donné que j’écris dans la langue extrême-orientale singulière de cette nation, que je ne pourrai jamais écrire une ligne vraiment valable dans une langue étrangère – non par manque de savoir-faire mais tout simplement parce que l’écrivain privé de l’atmosphère de sa langue maternelle est un être bégayant, estropié et impotent ! –tant que je vivrai et que j’écrirai, je ne pourrai abandonner l’esprit national hongrois.
Et en effet on ne peut qu’admirer le style, l’art consommé des longues périodes de ses descriptions, de ses diatribes, très bien rendus par la traduction.

Pour moi un ouvrage indispensable, malgré ses manques, pour comprendre l’histoire de la Hongrie de cette période et peut-être aussi celle d’aujourd’hui, car les vieux démons peuvent toujours se réveiller !

mercredi 29 octobre 2014

Parution aujourd'hui de "Ce que j'ai voulu taire"

Aujourd'hui est disponible en librairie
"Ce que j'ai voulu taire"
de Sándor Márai,
Editions Albin Michel (traduction Catherine Fay) 

Voici l'article que lui consacre "L'homme en question", revue de l'éditeur.

Les dernières confessions d’un bourgeois
Avant la Seconde Guerre mondiale, Sándor Márai était un écrivain et un journaliste reconnu en Hongrie. Il menait une existence bourgeoise et insouciante, à l’image de cette journée du 12 mars 1938 par laquelle commence Ce que j’ai voulu taire : le romancier va nager, écrit, prend un café, rencontre des amis…
Ce jour-là, pourtant, l’Allemagne nazie annexait l’Autriche, et un processus irréversible allait s’enclencher qui aboutirait à « l’anéantissement » de la culture et de la bourgeoisie hongroises. Écrit en 1950, ce manuscrit suit et complète Les Confessions d’un bourgeois (publié chez Albin Michel): Márai y revient sur l’histoire des transferts de population dans le bassin des Carpates depuis le traité de Trianon, en 1920, la dissolution du sentiment national venant alors s’ajouter à la juste colère des paysans sans terre et à la corruption généralisée. Après sa compromission avec le régime nazi, l’expérience communiste allait finir de ruiner moralement son pays, et Márai fut contraint à l’exil.
« Rien n’irrite tant l’autorité qu’un silence qui la nie »: c’est pourquoi cet éternel apatride, provisoirement rayé de la mémoire nationale de son pays (Albin Michel l’a révélé en France un an après sa mort, en 1990) se livre ici en toute honnêteté, esquissant un projet politique étrangement contemporain, seul viable à ses yeux: « un traité de paix entre capitalisme et socialisme ».

Ce que j’ai voulu taire
Sándor Márai
224 pages, 18€

dimanche 2 mars 2014

2013, un bon millésime pour l’œuvre de Márai


L’année 2013 a été un « bon cru » pour l’œuvre de Sándor Márai, riche en rééditions, traductions, et qui a vu aussi la parution d’un inédit en Hongrie.
Réédition chez Helikon (Budapest) de Ég és föld (Ciel et terre- épigrammes, aphorismes), Kassai őrjárat (Patrouille à Kassa – récit de son voyage dans sa ville natale en 1941-42), Eszter hagyatéka (L’héritage d’Esther – roman), Az igazi (L’authentique) et Judit …és az utóhang (Judith ...et appendice) qui constituent les quatre parties du roman paru en français sous le titre « Métamorphoses d’un mariage », Válás Budán (Divorce à Buda – roman) et Egy polgár vallomásai (Les confessions d’un bourgeois - avec la mention « édition intégrale, non censurée » !).
Des nouveautés : Beszéljünk másról? Publicisztika 1943–1978 (Pouvons-nous parler d’autre chose ? 1943-1978 –chroniques), Régi Kassa, álom… (Ancienne Kassa, un rêve... – d’après la présentation, il semble qu’il s’agisse d’une anthologie de textes sur Kassa, sa ville natale).
Helikon poursuit aussi l’édition du Journal : en 2013 est paru le volume des années 1964 à 1966.

Dépôt de gerbes au pied de la statue de Sándor Márai,
à Košice, le 11 avril 2013
Et surtout est paru en avril 2013, toujours chez Helikon, l’inédit Hallgatni akartam (J’ai voulu me taire – continuation des « Confessions d’un bourgeois » à partir de 1938, voir mon article du 12 août 2013).


Régi Kassa, álom… a été présenté le 11 avril 2013 (anniversaire de Márai) à  Košice - Kassa (alors capitale européenne de la culture), après une cérémonie officielle près de sa statue.
Des traductions aussi :

en français : Les mouettes (traduction de Siraly - « Mouette»)
en italien : Sinbad torna a casa (traduction de Szindbád hazamegy –
« Sinbad rentre »)
en allemand : Die Frauen von Ithaka (traduction de Béké Ithakaban
– « Paix à Ithaque »)
en portugais : A Irmã (traduction de A növer
– « La sœur »)
en castillan : Liberación
(traduction de Szabadulás -« Libération »)

 
Signalons enfin que la plupart des romans traduits en allemand sont maintenant disponibles en livre électronique.
Espérons que l’année 2014 sera elle aussi un bon millésime pour la diffusion de l’œuvre de Sándor Márai.

dimanche 17 novembre 2013

"Les mouettes", ma critique


Jaquette du roman
 Les mouettes * est un roman écrit par Márai en 1942, dans une période où la Hongrie, si elle a bien choisi son camp, celui du fascisme, n'est pas encore entièrement concernée dans le conflit mondial qui fait rage à ses frontières.

*il aurait été plus conforme au titre original de l'intituler "Une mouette", ou "Mouette" tout simplement ; mais on sait bien que le choix d'un titre n'est pas affaire de traduction fidèle mais de marketing

Et cette situation très spéciale est un des ressorts de l'intrigue du roman. Le personnage principal vient de rédiger l'annonce d'une décision étatique majeure dans ce contexte, quand se présente à lui une jeune femme finnoise, qui ressemble à s'y méprendre à celle qu'il a aimée et qui s'est suicidée quelques années plus tôt. En quelques heures va se nouer entre ces deux êtres des relations de curiosité, d'attirance, de confrontation et aussi de joute quasi-professionnelle.

Sándor Márai capte ces deux êtres à un moment où leurs destins individuels se mêlent à l’Histoire avec un grand H.

« Ce n'est sans doute pas un hasard si nos destins se ressemblent également. Le sort des petits peuples ne nécessite pas une puissante imagination : c'est toujours la même fatalité qui leur souffle leurs paroles et leurs actes, et les mêmes forces et les mêmes adversaires qui les poursuivent, de toute éternité... Parce que, lorsque nous arriverons au bout de cette nuit, nous connaîtrons, aussi la guerre qui, je l'ai compris à présent, est une loi générale comme Dieu, l'amour et la mort. Tu voulais dire quelque chose ?... »

Márai y fait preuve une nouvelle fois de ses qualités de chirurgien des âmes, au style toujours aussi fluide, aussi précis et en même temps poétique auquel nous ont accoutumés ses autres romans, style très agréablement rendu par sa traductrice Catherine Fay.

« L'amour... Tu ne te souviens pas ? Tu as retrouvé le calme en toi et autour de toi. Tu t'es déshabitué de jeter de temps à autre un coup d'œil injustifié sur les aiguilles de ta montre-bracelet, de dresser l'oreille à la moindre sonnerie du téléphone, de tourner brusquement la tête en entendant appuyer sur la poignée de la porte, de fouiller d'une main dans le courrier du matin en cherchant parmi les enveloppes les signes de l'écriture familière avec une curiosité et une tension anormales... tout cela est fini désormais. Et maintenant ? N'as-tu pas peur, n'as-tu pas honte d'accueillir à nouveau dans ta vie cette inquiétude confuse et humiliante ? … »

« Supporter encore une fois que ton corps et ton âme soient attachés à quelqu'un, c'est-à-dire prisonniers de quelqu'un, quitter à nouveau la solitude dont la vie et la sagesse ont par bonté revêtu tes épaules comme d'un manteau sombre qui te sépare du monde mais t'en protège aussi, comme l'habit protège le moine... À nouveau, «vivre à fond », c'est-à-dire vivre à moitié puisqu'il te faut tout partager avec un tyran curieux et puéril dont ce n'est même pas la faute s'il est cruel et fou... Qui est cette femme, à part que c'est « elle » et qu'elle est revenue ? »



Jaquette de l'édition hongroise
Conçu et structuré comme une pièce de théâtre en trois actes,  obéissant à la règle des trois unités, de temps (un jour et une nuit d’hiver), de lieu (Budapest que l’on sent tout engourdie) et  d’action (ou plutôt d’attente d’action), le roman est comme toujours chez Márai riche de ces monologues entrecroisés où les protagonistes se défient en douceur. Il nous entraîne aussi dans les multiples pensées de son auteur, ici représenté par ce haut fonctionnaire (‘héros’ qui n’est jamais nommé, comme dans plusieurs autres romans de Márai), réflexions sur la guerre, le vieillissement (qui à cette époque-là est une obsession constante de Márai) le destin, la vie, l’amour, la mort, réflexions parfois un peu bavardes, mais toujours captivantes. Et qui nous tiennent en haleine dans  l’attente du dénouement.
 
Peut-être pas une des œuvres majeures de Márai, mais qui, replacé à l'époque de son écriture, nous éclaire sur des aspects de la pensée de l'auteur, en particulier sur l'histoire,  encore peu développés dans ses autres œuvres; 

mercredi 6 novembre 2013

"Les mouettes" aujourd'hui en librairie


Le dernier roman traduit en français (il en reste encore quelques uns à découvrir, si Albin Michel poursuit dans ses efforts d'édition en français de l'œuvre de Márai) sort aujourd'hui en librairie.
 
Les mouettes (titre sous lequel il est publié ; il aurait été plus conforme au titre original de l'intituler "Une mouette", ou "Mouette" tout simplement ; mais on sait bien que le choix d'un titre n'est pas affaire de traduction fidèle mais de marketing) est un roman écrit en 1942-1943, dans une période où la Hongrie, si elle a bien choisi son camp, celui du fascisme,  n'a pas encore posé d'acte majeur dans le conflit mondial qui fait rage à ses frontières.

Et cette situation très spéciale est un des ressorts de l'intrigue du roman. Le personnage principal vient de rédiger l'annonce d'une décision étatique majeure dans ce contexte, quand se présente à lui une femme, qui ressemble à s'y méprendre à celle qu'il a aimée et qui s'est suicidée quelques années plutôt. En quelques heures va se nouer entre ces deux êtres des relations de curiosité, d'attirance, de confrontation et de joute quasi-professionnelle. Sándor Márai y fait preuve une nouvelle fois de ses qualités de chirurgien des âmes, au style toujours aussi fluide, aussi précis et en même temps poétique auquel nous ont accoutumés ses autres romans et très agréablement rendu par sa traductrice Catherine Fay.
 Conçu et structuré comme une pièce de théâtre en trois actes, obéissant à la règle des trois unités de temps (un jour et une nuit d’hiver), de lieu (Budapest) et d’action, le roman nous entraîne dans les multiples pensées de son auteur, ici représenté par ce haut fonctionnaire (qui n’est jamais nommé, comme dans plusieurs autres romans de Márai), réflexions sur la guerre, le vieillissement (qui à cette époque-là est une obsession constante de Márai) le destin, la vie, l’amour, la mort, réflexions parfois un peu bavardes, mais toujours captivantes.
 
Suite de cette critique dans les prochains jours.

jeudi 17 octobre 2013

"Les mouettes" en librairie, le 7 novembre

Présentation par Albin Michel, son éditeur

LES MOUETTES
Sándor MÁRAI
Traduit du hongrois par Catherine Fay
Collection « Grandes Traductions »
En librairie le 7 novembre 2013

LE LIVRE
« Pendant des dizaines d’années, j’ai traversé ce pont deux fois par jour et c’est la première  fois que je prête attention aux mouettes, songe-t-il. Je les regarde avec les yeux de cette  femme. Elle a les mêmes yeux gris vert que l’autre… des yeux d’oiseau ou d’animal. »
Lorsqu’il accueille dans son bureau du ministère la réfugiée finlandaise venue demander un  permis de séjour et de travail, le haut fonctionnaire est saisi : il croit reconnaître une jeune  fille jadis aimée et qui s’est donné la mort cinq ans plus tôt par amour pour un autre. Simple  hasard ou signe du destin ? Qui est cette « mouette » venue de si loin et qui prétend se  nommer Aino Laine, « vague unique » en finnois ?
Cette rencontre énigmatique, dont la tension est accrue par l’imminence de la guerre et  l’attente d’un coup de téléphone, crucial pour l’homme comme pour le sort du pays, pourrait  déboucher sur une révélation, à moins qu’elle ne fasse qu’épaissir le mystère des êtres.  Comme dans Les Braises, écrit un an plus tôt, ou Divorce à Buda, ce roman où s’exprime la  subtilité du grand écrivain hongrois confronte un homme et une femme à leur passé dans un  de ces face à face somnambuliques et prenants dont Márai a le secret.

dimanche 13 octobre 2013

Appartement à louer

(Kiadó lakás)
extrait de Ciel et terre, d'après la traduction allemande d'Ernö Zeltner

Je passe devant notre maison de Kassa et je vois à une fenêtre du rez-de-chaussée l’avis manuscrit « Appartement à louer ». Le concierge me conduit au premier étage, il a toutes les clés. Oui, dit-il, l’appartement est vide, il est à louer, et il ouvre la porte sur la grande salle à manger.
Quand nous en étions partis, la maison où j’avais passé mon enfance avait été vendue aux enchères et un ramoneur avait emménagé dans l’habitation. Lui-même se servait des pièces du bâtiment sur le jardin et désirait louer les beaux locaux d’habitation. Sans un mot je regardais autour. Ici c’était la salle à manger, la partie la plus haute, avec des colonnes et des arcs, d’où un escalier conduisait dans la grande salle basse marron, où se trouvait le poêle de faïence. De là on pénétrait dans la pièce sombre, la chambre à coucher du père, cette grotte secrète, un genre de caverne de chef indien avec des dessins de buffles sur les murs, puis la grande pièce sur la rue avec les murs à arcades, le beau sol et les niches noblement arquées dans le mur pour la bibliothèque. Tout cela est maintenant vide et serait à louer. Je regardais intéressé autour de moi, le chapeau et les gants dans la main gauche, et posais quelques questions factuelles au concierge.
pour lire la suite cliquer sur

samedi 5 octobre 2013

Un nouveau roman de Márai traduit en français

A paraitre en novembre, chez Albin-Michel
Les mouettes
traduction de Catherine Fay

Un roman qui dans le temps (1943) se situe entre "Les Braises", le livre qui a donné à Sándor Márai sa notoriété en France et un autre chef d'œuvre "La sœur" dont la traduction est parue il y a deux ans.
 
On y retrouve l'art de la conversation, envisagée presque comme un combat, qu'affectionne Márai. Deux êtres étrangement liés par une ressemblance se (re)trouvent dans un Budapest à côté de la guerre. Un Budapest tout de même englué dans le conflit mondial, dans lequel chacun des deux est impliqué d'une certaine manière.
 
Ambiance hivernale, glaciale, nocturne. Un roman en noir et blanc où Márai fait une fois encore preuve de son grand talent pour décortiquer les ressorts intimes des hommes et des femmes.

lundi 12 août 2013

Sensation littéraire : un inédit de Márai

Vient de paraître en Hongrie, chez Helikon l'éditeur de Márai, un inédit : Hallgatni akartam, c'est-à-dire Je voulais (ou j'ai voulu) me taire. La correspondante hongroise qui m'a signalé cette parution, me fait remarquer qu'hallgatni' peut aussi signifier 'écouter'. Délices de nos langues polysèmes !

 Ce livre, d'après Márai lui même, est une continuation des Confessions d'un bourgeois pour la période qui commence à l'Anschluss (l'occupation-annexion de l'Autriche par Hitler en 1938).
 
« Il faut encore que j’écrive un troisième tome* qui termine Confessions d’un bourgeois. Dans ces nuits sans sommeil je pense à la rédaction de ce livre », écrit-il dans son journal en 1944**.

 C'est ce projet qu'il concrétisera en 1949 - 1950, mais dont le manuscrit était resté négligé jusqu'à maintenant, et qui fait l'objet d'une parution aujourd'hui.
 
* "Les confessions d'un bourgeois" (1934) comporte deux "tomes"
** d'après mon édition allemande du journal 1943-1944 ("Literat und Europäer", Piper-Verlag, traduction de Akos Doma) c'est en septembre 1944 qu'il écrivait ces lignes, poursuivant :
"Il n'est que rarement donné à un écrivain de vivre, dans la réalité même, un grand thème qui le touche au plus profond de lui-même, de le suivre jusqu'au bout. J'ai vu, connu la bourgeoisie hongroise  dans tous ses aspects,  jusqu'aux racines, la classe dans laquelle je suis né ; et aujourd'hui je suis le témoin de sa désintégration absolue. La description de ce processus de désintégration, c’est peut-être la seule véritable mission d’écrivain de ma vie. La description du processus de décomposition des vingt-cinq dernières années. Les filtres subtils par lesquels tout véritable talent a été tamisé de manière officielle ou non officielle. L’art et la manière par lesquels toute personnalité compétitive était mâtée, effarouchée, domestiquée. Comment on avait commencé à se livrer au jeu des insignes, au jeu des tables d’habitués, au jeu des conceptions du monde. Et comment tout ça avait débouché sur du banditisme et sur le déclin absolu."

dimanche 24 mars 2013

Márai au Salon du Livre 2013



Au Salon du Livre sur le stand de la Hongrie, une table était consacrée à Márai, présentant la plupart de ses oeuvres traduites en français et le récent ouvrage critique "La fortune littéraire de Sándor Márai", ouvrage collectif sous la direction d'András Kányádi, maître de conférences à l'INALCO.







de gauche à droite : Catherine Fay, Gabrielle Napoli et András Kányádi


Une table ronde sur
"L'univers captivant de Sándor Márai" a permis également aux visiteurs du stand de profiter des riches échanges entre
Catherine Fay traductrice de plusieurs romans de Márai et
András Kányádi débats animés par
Gabrielle Napoli docteur en littérature comparée.

lundi 18 mars 2013

Au Salon du Livre 2013

Le Salon du livre 2013 se tient du vendredi 22 mars au lundi 25 mars compris,
à la Porte de Versailles à Paris (information : www.salondulivreparis.com).

Au stand de Hongrie (N° X 70) un programme riche attend tous ceux qui s’intéressent à la littérature, à l’histoire, à l’art, à la langue et à la civilisation hongrois.

Parmi les nombreuses manifestations, deux font référence à Sándor Márai :

 le vendredi 22 mars de 16h à 17h, salle Pégase

Y-a-t-il une vie après Márai ? – Coup de projecteur sur la littérature hongroise

La littérature hongroise a de beaux jours derrière elle en France: après la vague Krúdy, Márai, Bánffy ou Krasznahorkai et le beau succès de Péter Nádas qui va être l’auteur suivant à découvrir ? Quelles sont les pistes à explorer ? Traduction, auteurs, traducteurs, maisons d’édition – état des lieux avec des experts, universitaires et traducteurs.
Table-ronde avec la participation de François Soulages (professeur d’université, Université Paris 8) et Mihály Szegedy-Maszák (professeur d’université, membre de l’Académie des Sciences de Hongrie).
 



 le dimanche 24 mars de 11h à 12h, sur le Stand de Hongrie (No : X 70)

L’univers captivant de Sándor Márai

A l’occasion de la récente parution du recueil d'essais dirigé par András Kányádi sur l’oeuvre de Márai (La Fortune littéraire de Sándor Márai, Éditions des Syrtes 2012) et de celle d’un roman traduit par Catherine Fay (Les étrangers, Albin Michel 2012), les participants évoqueront l’oeuvre du grand romancier hongrois redécouvert par le public français il y a vingt ans.

Table-ronde avec la participation de Catherine Fay (traductrice) et d’András Kányádi (maître de conférences à l’INALCO et rédacteur du recueil La Fortune littéraire de Sándor Márai, 2012). Débat animé par Gabrielle Napoli (docteur en littérature comparée).

dimanche 27 janvier 2013

Présentation de "La fortune littéraire de Sándor Márai" à l'Institut Hongrois


Le 13 février prochain, à 19h, dans le cadre du
"mercredi des bouquins" de l'Institut hongrois,
Jean-Léon Muller, traducteur, chercheur à l'INALCO et
András Kányádi, maître de conférences à l'INALCO
présenteront le recueil d'essais
La Fortune littéraire de Sándor Márai,
Éditions des Syrtes, 2012

(ouvrage dont András Kányádi a dirigé l'édition)
 
Cette présentation sera suivie à 20h30 
de la projection du film
"L'aventure" (Kaland)
de József Sipos en présence du réalisateur.
  Ce film est une adaptation cinématographique d'une pièce de Sándor Márai de 1940 (à l'époque où il écrivait La conversation de Bolzano et les deux premières parties de Métamorphoses d'un mariage)
 
Institut hongrois, 92 rue Bonaparte, Paris 6ème
Entrée libre - Réservation souhaitée


pour en savoir plus

voir sur le site de l'Institut hongrois http://www.instituthongrois.fr/fr/programmes/thetrelitterature/573-litterature-1302-a-19h

voir aussi ma critique du livre (message du 24 septembre dernier)

dimanche 23 décembre 2012

Messe de minuit

Messe de minuit le soir de Noël dans la cathédrale de Kassa* ; vingt ans après je revois et réentends cela pour la première fois. Mon émotion est froide et sans pathos. Il y a quelque chose de grand et d’éternel dans la cathédrale, dans les visages des gens, dans les ombres gris-jaunes, dans le silence de fer ; et derrière tout ça, l’enfance.
 
Oui, la ville et la cathédrale, elles restent – il faut les séparer de l’enfance, des gens, de l’actuel, de ce qui change et qui tombe en ruine, de ce qui est déjà terriblement étranger dans cette ville parce que connu de toute éternité par la chair, le sang et par le souvenir : pour nous ne peut vraiment mourir que ce qu’avec quoi nous avons été le plus familier. Le souvenir est mort et refroidi. Mais la ville et la cathédrale se tiennent dans une froide supériorité au dessus de tous les souvenirs et modifications : et cela avec une indifférence qui est inhumaine, comme seules de grandes œuvres d’art peuvent regarder de haut celui qui les a créées et qu’elles ont créé.



* Kassa, aujourd'hui Košice en Slovaquie, est la ville natale de Sándor Márai. Au moment où il écrit ces lignes, Kassa rattachée en 1920 à la Tchécoslovaquie par le traité de Trianon, est redevenue hongroise par la "grâce" d'Hitler et de Mussolini au premier arbitrage de Vienne (1938) et Márai a pu retourner dans cette ville qu'il évoque en particulier dans "Les Révoltés"

Extrait de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

samedi 11 août 2012

Démocratie

J’ai écouté le démocrate furieux qui souhaite aux dictatures des bombes, du soufre, l’enfer et les sept plaies d’Egypte, et me suis dit :
– Oui, finalement la démocratie vaincra, mais pas de cette manière, surtout pas avec les moyens auxquels croit ce démocrate furieux et désespéré. La démocratie ne peut pas vaincre à n’importe quel moment de l’histoire, sur le champ de bataille, au milieu des trompettes tonitruantes et des oriflammes flottant, quand les cadavres de centaines de milliers de tyrans sont couchés sur le champ de Mars et que les troupes d’assaut de la démocratie victorieuse, bonne, impeccable et accomplie, piétinera les cadavres au pas de l’oie. Ce n’est pas ainsi que la démocratie peut vaincre, pas seulement ainsi.
– Mais elle vaincra, discrètement, en moi et en toi. Quand nous serons plus cultivés, donc plus humains, quand nous serons plus éclairés, donc meilleurs, plus patients, donc plus virils – l’arbitraire est toujours démence et pas non plus viril –, alors la démocratie vaincra. Quand ? Mardi ? ou Samedi ? Je ne le crois pas. Les victoires ultimes ne s’acquièrent pas à si bon marché et à l’heure.
Extrait de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

mercredi 18 juillet 2012

La fortune littéraire de Sándor Márai


Sous ce titre va paraître en septembre aux Editions des Syrtes un livre collectif sous la direction de András Kányádi.

Il sera présenté le mardi 11 septembre à 20h aux Mardis Hongrois (restaurant The Studio, 41 rue du Temple, Paris 4e).

http://mardishongrois.blogspot.fr/2012/06/la-fortune-litteraire-de-sandor-marai.html

samedi 2 juin 2012

Eger

Je suis arrivé à Eger vers le soir et j’ai vu immédiatement que c’était une ville, pas une ville comme Budapest ou Berlin, une plus authentique, une ville comme Chartres, Késmärk, ou Nuremberg. Quand je passai le long de la basilique, les lampadaires étaient déjà allumés, les ruelles voisines s’animaient d’ombres bleues et brunes. Tout un peuple de prêtres se promenait autour sans but. Dans les arcades à échoppes, leurs murs étaient badigeonnés à l’extérieur de peinture à l’huile jaune, étaient assis des gantiers et des pharmaciens dans cette intimité singulière dans laquelle n’ont l’habitude d’être assis que les commerçants des véritables villes, eux ces adeptes prudents de la liberté qui pendant la saison hivernale organisent des soirées littéraires au casino. Dans la ville on sonnait constamment les cloches. Près de la maison du prieur, mains jointes, une femme était debout devant la lumière du saint sacrement et priait ; à Eger les gens prient encore d’une manière naturelle, aussi sur la place publique.

Le soir je suis allé au cinéma. L’homme à la caisse avait des yeux taillés à la turque.

Extrait des "Quatre saisons"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

mardi 8 mai 2012

Mai 1945

A la une des journaux des nouvelles comme : Berlin tombé, Hitler est mort, les alliés sont entrés dans Hambourg. Personne ne fait attention aux nouvelles ; moi non plus. Les journaux ne se vendent qu’à peine. Il y a un an que n’aurions nous donné pour pouvoir lire dans les journaux de tels articles ! … Aujourd’hui c’est parfaitement égal ce qui se passe avec Hitler et l’Allemagne. Le saindoux, c’est important, le lard et le pain. Tout le reste on l’écoute et on fait un geste d’indifférence de la main.
Extraits du journal de l'année 1945, d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009) 

dimanche 15 avril 2012

Bilan

Regarde autour de toi, remercie le ciel, calme toi. Qu’es tu et qui ? Un écrivain hongrois, c’est ce que tu es, un de l’espèce qui ne peut rien écrire d’autre que ce dont elle a envie, tu es donc un mendiant, tantôt un mendiant privilégié, tantôt un mendiant bourgeois, mais toujours livré au caprice et à l’humeur d’un pauvre pays morose. Tu n’es pas un besoin primaire pour la vie de la nation. Dans le meilleur des cas ils te tolèrent … Tu es écrivain hongrois, par conséquent marié avec la sainte pauvreté, tu te presses dans la zone frontière, au bord de la société comme les tziganes, de temps à autre les personnes respectables et puissantes, qui ont titres, maisons et médailles, s’occupent brièvement de toi, protecteurs, ils te frappent sur l’épaule, le plus souvent ils te jettent simplement un pourboire sur ta soucoupe si tu as fait de la belle musique. Tu es écrivain hongrois, représente les intérêts d’une nation dans le monde, y compris quand cette nation ne veut rien en savoir. Tourne ton cœur vers les pauvres. Tout le reste n’est qu’illusion, faribole et mensonge. Voilà le bilan.

Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

jeudi 1 mars 2012

Une préfiguration de "Libération" dans le journal de 1945

Un matériau extraordinaire entre les mains d'un touche-à-tout du théâtre : sous le titre "Abri anti-aérien" décrire un siège pendant lequel dans la cave d’un immeuble de rapport d’une ville détruite, dépeuplée, des gens « éduqués » oublient toute forme d’éducation à la  première explosion de grenade et deviennent semblables à des animaux, pire que des bêtes, n’apprennent rien, n’oublient rien, et quand le premier soldat ennemi pénètre dans la cave et qu’ils sont « libérés » du cauchemar du siège, ils recommencent à zéro la comédie mensongère de la « culture ».

Extraits du journal de l'année 1945 d'après la traduction allemande de Clemens Prinz
(Sándor Márai, Unzeitgemäße Gedanken, Tagebücher 2, 1945 / Piper Verlag, 2009)