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lundi 15 décembre 2014

Est-ce bon ? ...


La Bible dit que Dieu a créé le monde, et puis au septième jour « il se reposa et vit que c’était bon ».

Seul un homme aurait pu parler ainsi, jamais Dieu. Dieu a créé le monde, pourtant – très certainement - il n’a jamais ressenti que « c’était bon » ce qu’il avait créé. C’est le contentement de soi du petit artisan qui fièrement contemple le travail de ses mains, une balance, un cercueil ou une paire de bottes, qui se tape sur le ventre et s’assure lui-même que « c’est bon », ce qu’il a créé. Dieu n’est jamais aussi fat. Dieu et l’artiste – eux deux seulement – savent que ce n’est jamais « bon », que tout ce qui est de l’ordre de la création, humaine ou divine, est imparfait, car le souhait qui brule sur le foyer de toute création, ne s’éteint jamais, veut autre chose, plus, quelque chose de plus humain ou de plus divin … Ne te réjouis pas, ne te tourne pas les pouces de contentement, ne cligne pas des yeux, satisfait. Ce n’est pas « bon ». C’est, simplement – et ça déjà c’est surhumain.
 
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"

dimanche 2 décembre 2012

Travail

Je suis souvent effrayé par le peu de temps que je travaille par jour. A dire vrai ce ne sont que quelques minutes le matin ou l’après-midi quand vraiment il n’est plus possible de repousser et où – dans la contrainte et en résistant – je gratte rapidement les quelques lignes, d’où sort alors quelque chose, un article, un essai ou une page d’un livre.
Sûr, si l’on calculait mes honoraires sous forme de salaire horaire, je pourrais manger de la viande enragée. Je ne crois pas que je travaille plus d’une heure, maximum une heure et demie par jour. C’est avec raison qu’une grande partie des hommes méprise l’écrivain qui ne fait que glander, bailler aux corneilles, lire, mater et puis qui, de temps en temps, accessoirement, jette aussi quelque chose sur le papier. Je ne me défends absolument pas contre ce mépris. Je veux seulement acter que moi aussi je méprise la majeure partie de la fiction de travail avec laquelle les hommes gaspillent leur vie et leur temps. Du travail fictif c’est être assis pendant dix heures dans une administration ou encaisser de l’argent ou « traiter » des dossiers. Il est possible que dans les grandes organisations d’une société le travail fictif soit aussi nécessaire. Mais je n’ai aucune considération pour cette sorte de travail.
Travailler ne peut pas être une fin en soi. Le travail n’a de valeur que si l’homme en produit quelque chose : un paire de chaussures, magistralement, comme d’autres ne le peuvent pas, ou un roman, magistralement, comme d’autres n’en sont pas capables, ou quand l’homme guérit comme si le bon dieu lui avait soufflé le secret à l’oreille. Je suis éternellement reconnaissant au destin de ne pas pouvoir travailler, mais seulement produire, créer quelque chose.


Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

lundi 29 octobre 2012

Au minimum

Je ne savais pas que cette cathédrale, cette splendeur de ma ville natale, cette perfection construite avec le soin et le sens artistique de siècles, était si grandiose. Avec un ravissement ému je contemplai chacune de ses pierres. Il y a peu de choses comparables en Europe, peut-être vingt ou vingt-cinq. Ces quelques tours de cathédrales, de Chartres, de Reims, de Cologne, de Kassa* signifient l’éternelle Europe dans l’écoulement du temps.
Mais la cathédrale attire aussi l’attention sur autre chose. Dressant  sa tour tronquée
, comme l’index mutilé d’une main, elle dit : « Dans cette ville a été construite une œuvre admirable, un évènement mondial. Lève ton regard, attentif, puis incline la tête, plein d’humilité. L’homme ne compte qu’autant qu’il saisit les grands symboles. L’homme ne vit que s’il construit quelque chose. Au minimum une cathédrale, pour des siècles. Comprends-tu ? »

Je comprends et m’en vais attristé.

 
* Aujourd'hui Košice en Slovaquie, ville natale de Sándor Márai

Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

dimanche 7 octobre 2012

Maturation

Je suis dans les dernières lignes du livre qui huit mois durant a rempli ma vie[1], jour et nuit. Arrivé à un moment où on en a assez du travail, il ennuie et finit par écœurer.
 
Et cette nuit je trouve dans un tiroir les premières esquisses de ce travail : une pièce en un acte[2] il y a dix-neuf ans – écrite à Berlin, à l’époque je ne parlais bien ni hongrois, ni allemand – et quelques feuillets arrachés à un bloc-notes il y a huit ans, datées de Londres. Les deux fragments tournent autour du même thème : la matière de mon livre, matière que je couche maintenant enfin sur le papier après dix-neuf ans dans un cas et huit dans l’autre de préparation et de temporisation. Ces notes et essais étaient complètement oubliés pendant le travail ; au moment de l’exécution le thème me semblait tout neuf, il m’a emballé, fasciné ; maintenant je vois que je m'étais déjà mis minutieusement à cette matière il y a dix-neuf ans et que je m’étais fait des notes là-dessus il y a huit ans, pourtant je reculais alors sans cesse devant parce que je n’étais pas sûr de mon affaire. Jusqu’à ce que, après vingt ans de délai de démarrage, un jour, quand l’incubation a été terminée, j’ai commencé à écrire dans une sorte d’acte forcé. L’incubation, le temps de maturation ne se laisse pas raccourcir. L’écrivain ne pouvait pas écrire son œuvre un seul jour avant que le thème soit complètement arrivé à maturité. Un être humain nécessite neuf mois, un éléphant un an et demi, un livre demande parfois vingt ou quarante ans. Il ne faut pas, on ne peut d’ailleurs pas se hâter, il faut attendre, être à l’affut. Le livre se développe en nous.

1. Vraisemblablement "La conversation de Bolzano"
2.  Peut-être "Männer", pièce écrite en allemand

Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

mardi 18 septembre 2012

Sensorium

L’art n’est pas représentation, mais rayonnement. Mais ce rayonnement ne peuvent le percevoir et l’accueillir que ceux qui portent en eux ce sensorium secret, plus sensible qu’une plaque photographique ou qu’une membrane, qui reçoit et transmet l’art à l’âme du spectateur, de l’auditeur, du lecteur. De tels hommes sont rares ; presqu’aussi rares que les artistes et les écrivains. Les autres ne font qu’écrire et lire, peindre ou faire de la critique d’art. Cela n’a rien à voir avec l’art, avec le rayonnement.

La grande masse des hommes n’est même pas aussi réceptive à l’art que l’animal. « Regarde, on dirait … » disent-ils. Ou bien : « Ça lui est arrivé. » Ou encore : « Il décrit ça comme si ça s’était passé pour moi. »
Ferme les yeux, verse du plomb en fusion dans tes oreilles, tais-toi et travaille. N’attends rien d’eux : il leur manque le « sensorium » pour ce que tu dis ou voudrais dire.
 Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner
 

samedi 8 septembre 2012

Fuite

Je n’ai pas de visa pour un autre pays et pas d’argent non plus ; la bourgeoisie, la classe à laquelle j’appartiens, perd sa clôture ; elle ne peut plus ni conserver ni défendre celui qui l’incarne : le bourgeois. Où devrais-je fuir ?
Dans mon travail je cherche refuge, où pourrais-je ailleurs que dans ce bannissement muet, dans l’exterritorialité du papier blanc. Je m’enfuis dans mon occupation qui est à la fois forme de vie et sens des réalités, justice et doute, distance et style. C’est mon autre pays ; un pays dur, où vivre n’est pas un bonheur, pas un paradis. Et pourtant c’est un pays, un chez-soi, triste et authentique, pour moi le seul chez-soi dans ce monde.
 Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner
 
Quelques années après ce texte, SándorMàrai choisira l'exil et s'installera définitivement dans ce "chez-soi" de la littérature et de sa langue.

vendredi 31 août 2012

Journal

Je n’ai jamais beaucoup aimé les journaux intimes, ce n’est pas mon moyen d’expression. Si c’est le sens d’un journal d’écrire « journellement », et à côté de cette tâche, de noter aussi en gribouillant le sens de ce sous-produit, de conserver les copeaux de l’instant, alors ce sont ces notes-ci qui sont mon journal ; pourtant je ne peux pas écrire autrement, simplement pour un public anonyme, ainsi que je le fais en ce moment en mettant ces notes sur le papier, c’est-à-dire avec un titre, une intention et un contenu structuré … Est-ce de la vanité ? Ou un genre de contrainte du métier ? Et les journaux, ces « grandes confessions », sont-ils écrits avec moins de coquetterie et d’intentions et moins pour le public ? J’ai un doute. L’écrivain louche toujours d’un œil vers le public, même s’il note sur son cahier secret : « Aujourd’hui rien à signaler » ou « fumé cet après-midi ». Cela aussi il le considère comme une affaire publique puisque justement il est écrivain. Le journal, même le plus intime, est toujours écrit pour le public, et peut-être est-ce ainsi plus honnête, si nous avouons, que nous autres écrivains ne pouvons pourtant pas être complètement honnêtes, ni dans nos œuvres, ni dans notre correspondance, ni non plus dans les notes de notre journal. D’ailleurs, auteur de journal intime, je ne fais pas grand compte de cette étrange bonne foi. Garde tes secrets pour toi – écris de manière énigmatique et sincère, avec titre, structure et intention, c’est la seule manière possible, la seule manière convenable.
 
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner
 
Il est amusant de noter que ce texte est paru en 1942 et que l'année suivante, SándorMàrai commençait un journal, journal qu'il allait tenir jusqu'à sa mort.


vendredi 10 août 2012

Aiguise les oreilles

Ne te tourmente pas à dire quelque chose de suprêmement beau, quelque chose de particulièrement surprenant ou bien aussi quelque chose de dangereusement individuel ou original. Ouvre les yeux et aiguise tes oreilles en pleine conscience. Puis ferme les yeux  et souviens-toi, intensément. Après tu entends une voix, tu vois un visage ou un paysage et quelque chose va s’éveiller en toi … Et alors commence à écrire très lentement, en toute conscience.
Tout le reste laisse le au bon dieu.
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

mardi 5 juin 2012

Le regard de Sándor Márai sur ses confrères en littérature

Une nouvelle page en construction

Sándor Márai était un grand lecteur et à partir de son recueil "Quatre saisons, poèmes en prose" et surtout dans "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre" il livre à ses lecteurs ses jugements et appréciations sur des écrivains passés ou de son temps. Dans les journaux qu'il tient il note aussi fréquemment ses impressions de lecture.
J'essaye de rassembler les textes que Sándor Márai consacre à différents écrivains sur une nouvelle page de ce blog "Le regard de Sándor Márai sur ses confrères en littérature" (voir les onglets en tête de blog).
A côté des plus grands noms comme Shakespeare ou Goethe, vous aurez peut-être l'occasion aussi d'y découvrir des auteurs moins connus en particulier hongrois, bien sûr, qui vous donneront comme à moi l'envie d'aborder des rivages moins familiers de la littérature européenne.

Cette page est en cours de construction et risque de ne pas être de bonne qualité pendant un certain temps. Pardonnez m'en (je ne suis pas un grand expert de l'éditeur de ce blog !)

mercredi 2 mai 2012

"Vrai" travail ?

Je suis souvent effrayé par le peu de temps que je travaille par jour. A dire vrai ce ne sont que quelques minutes le matin ou l’après-midi où vraiment ce n’est plus possible de repousser et où – contraint et en résistant – je gratte rapidement les quelques lignes, d’où sort alors quelque chose, un article, un essai ou une page d’un livre.
Sûr, si l’on calculait mes honoraires sous forme de salaire horaire, je pourrais manger de la viande enragée. Je ne crois pas que je travaille plus d’une heure, maximum une heure et demie par jour. C’est avec raison qu’une grande partie des hommes méprise l’écrivain qui ne fait que glander, bailler aux corneilles, lire, mater et puis qui, de temps en temps, accessoirement, jette aussi quelque chose sur le papier. Je ne me défends absolument pas contre ce mépris. Je veux seulement acter que moi aussi je méprise la majeure partie de ce travail fictif avec lequel les hommes gaspillent leur vie et leur temps. Du travail fictif c’est être assis pendant dix heures dans une administration ou encaisser de l’argent ou « traiter » des dossiers. Il est possible que dans les grandes organisations d’une société le travail fictif soit aussi nécessaire. Mais je n’ai pas de considération pour cette sorte de travail.
Travailler ne peut pas être une fin en soi. Le travail n’a de valeur que si l’homme en produit quelque chose : un paire de chaussures, magistralement, comme d’autres ne le peuvent pas, ou un roman, magistralement, comme d’autres n’en sont pas capables, ou s’il guérit comme si le bon dieu lui avait soufflé le secret à l’oreille. Je suis éternellement reconnaissant au destin de ne pas pouvoir travailler, mais seulement produire, créer quelque chose.
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

dimanche 15 avril 2012

Bilan

Regarde autour de toi, remercie le ciel, calme toi. Qu’es tu et qui ? Un écrivain hongrois, c’est ce que tu es, un de l’espèce qui ne peut rien écrire d’autre que ce dont elle a envie, tu es donc un mendiant, tantôt un mendiant privilégié, tantôt un mendiant bourgeois, mais toujours livré au caprice et à l’humeur d’un pauvre pays morose. Tu n’es pas un besoin primaire pour la vie de la nation. Dans le meilleur des cas ils te tolèrent … Tu es écrivain hongrois, par conséquent marié avec la sainte pauvreté, tu te presses dans la zone frontière, au bord de la société comme les tziganes, de temps à autre les personnes respectables et puissantes, qui ont titres, maisons et médailles, s’occupent brièvement de toi, protecteurs, ils te frappent sur l’épaule, le plus souvent ils te jettent simplement un pourboire sur ta soucoupe si tu as fait de la belle musique. Tu es écrivain hongrois, représente les intérêts d’une nation dans le monde, y compris quand cette nation ne veut rien en savoir. Tourne ton cœur vers les pauvres. Tout le reste n’est qu’illusion, faribole et mensonge. Voilà le bilan.

Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

lundi 19 mars 2012

Joie

Ce n’est pas vrai qu’écrire n’est que lutte et combat, que cheminement dans les déserts ou les champs de neige des feuilles du manuscrit – il y a des jours et des semaines où écrire donne de la joie, où les formidables forces avec lesquelles tu luttes, te sont service, t’élèvent la vie et le travail, te soustraient à la loi de la pesanteur, il y a des jours où c’est un sentiment de bonheur d’écrire, où tu donnes des ailes à cet élément secret, où tu avances avec légèreté dans l’élément de la forme et de la pensée ! Mais comme ils sont rares ces jours-là, ce bref instant. Et incontestablement ce n’est pas non plus au moment le plus approprié pour le travail ! Les jours où le travail est joie sont pleins de modestie. Ce n’est pas là que tu écris héroïquement. Dans ces moments là l’écrivain ne travaille qu’humblement, penché sur les feuilles du manuscrit au lever du jour, plein de gratitude à la fois pour ce don incompréhensible et cette grâce divine, qui ne lui est pas complètement intelligible et qu’intérieurement il va même jusqu’à un peu mépriser.
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

mercredi 2 novembre 2011

Fuite

" Je n’ai pas de visa pour un autre pays et pas d’argent non plus ; la bourgeoisie, la classe à laquelle j’appartiens, perd sa clôture ; elle ne peut plus ni conserver ni défendre celui qui l’incarne : le bourgeois. Où devrais-je fuir ?
Dans mon travail je cherche refuge ; où pourrais-je ailleurs que dans ce bannissement muet, dans l’exterritorialité du papier blanc. Je m’enfuis dans mon occupation qui est à la fois forme de vie et sens des réalités, justice et doute, distance et style. C’est mon autre pays ; un pays dur, où vivre n’est pas un bonheur, pas un paradis. Et pourtant c’est un pays, un chez-soi, triste et authentique, pour moi le seul chez-soi dans ce monde. "


Extrait d' Ars Poetica, 2ème partie de Ciel et terre.