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samedi 7 septembre 2019

Le journal, enfin !


Grande nouvelle pour les amateurs de Sándor Márai : la parution du premier tome de la traduction en français de son journal par Catherine Fay.
À partir du 11 septembre vous pourrez trouver en librairie cet ouvrage, édité par Albin Michel, témoignage essentiel de la pensée du grand écrivain hongrois. Pour une grande partie des critiques de son pays, c’est son œuvre maîtresse.
Et pourtant l’année précédant le début de ce journal, il écrivait dans Ciel et terre (encore inédit en français) une entrée intitulée Journal  dans laquelle il déclarait :
Je n’ai jamais beaucoup aimé les journaux intimes, ce n’est pas mon moyen d’expression. Si c’est le sens d’un journal d’écrire « journellement », et à côté de cette tâche, de noter aussi en gribouillant le sens de ce sous-produit, de conserver les copeaux de l’instant, alors ce sont ces notes-ci qui sont mon journal ; […] Et les journaux, ces « grandes confessions », sont-ils écrits avec moins de coquetterie et d’intentions et moins pour le public ? J’ai un doute. L’écrivain lorgne toujours d’un œil vers le public, même s’il note sur son cahier secret : « Aujourd’hui rien à signaler » ou « fumé cet après-midi ». […] D’ailleurs, auteur de journal intime, je ne fais pas grand compte de cette étrange bonne foi. Garde tes secrets pour toi – écris de manière énigmatique et sincère, avec titre, structure et intention, c’est la seule manière possible, la seule manière convenable. (traduction de l’auteur de ce blog)
Il a heureusement pour nous, changé d’avis.
Le journal suit depuis 1943 les pérégrinations de son auteur depuis ses années hongroises (ce premier tome) jusqu’en 1989 tout au long de ses exils successifs en Italie et aux États-Unis. Il y note avec lucidité, souvent amertume, réflexions et jugements sur son temps et ses acteurs, sur l’histoire ou sur l’art, sur les évènements de sa vie quotidienne comme sur celle du monde.
Ces miscellanées sont passionnantes et comme, plus tôt, les Confessions  d’un bourgeois ou les Mémoires de Hongrie jettent un éclairage particulièrement cru sur les misères du monde dans ces années troublées, le regard de l’humaniste stoïcien disciple de Marc-Aurèle et du bourgeois qu’il se revendiquait être.
À noter l’article de Nathalie Crom dans Télérama 3634 du 04/09 (« L’inconsolé »)

mercredi 20 avril 2016

Printemps (2)


Le printemps n’a pas qu’odeur, couleur, lumière réfractée, littérature, mode, radis et jeunes oignons, mais aussi une puissance de guérison dangereuse, sauvage. Au printemps les bains, les eaux thermales, les herbes médicinales fraîches agissent sur le corps humain avec une énergie comme jamais autrement : il faut traiter cela très prudemment, comme avec un mystérieux remède miraculeux. Une gorgée de trop d’eau thermale, cinq minutes de trop dans les thermes, quelques brins de plus d’herbes de printemps et l’équilibre de ta vie bascule. Le printemps est une médecine, mais aussi un poison, comme toute la vie, dont il est une expression aiguë, sauvage.
Extrait de "Ég és föld" (Terre et ciel)
 

dimanche 8 mars 2015

Comme en mars


Comme en mars, quand l’après-midi le crépuscule ne s’installe plus à quatre heures et que notre œil habitué à l’obscurité hivernale ressent que cette lumière pâle est devenue déjà plus tenace et intense, que le monde peut exprimer sa volonté, comme toujours, par la lumière et la vie : crois bien qu’au-delà de la pestilence et de l’infamie existent des forces plus claires, se cachent des lumières qui un jour lancent leurs rayons aussi sur l’humanité, comme cette première lumière obstinée en mars, l’après-midi à quatre heures.
Extrait de "Ciel et terre"

lundi 15 décembre 2014

Est-ce bon ? ...


La Bible dit que Dieu a créé le monde, et puis au septième jour « il se reposa et vit que c’était bon ».

Seul un homme aurait pu parler ainsi, jamais Dieu. Dieu a créé le monde, pourtant – très certainement - il n’a jamais ressenti que « c’était bon » ce qu’il avait créé. C’est le contentement de soi du petit artisan qui fièrement contemple le travail de ses mains, une balance, un cercueil ou une paire de bottes, qui se tape sur le ventre et s’assure lui-même que « c’est bon », ce qu’il a créé. Dieu n’est jamais aussi fat. Dieu et l’artiste – eux deux seulement – savent que ce n’est jamais « bon », que tout ce qui est de l’ordre de la création, humaine ou divine, est imparfait, car le souhait qui brule sur le foyer de toute création, ne s’éteint jamais, veut autre chose, plus, quelque chose de plus humain ou de plus divin … Ne te réjouis pas, ne te tourne pas les pouces de contentement, ne cligne pas des yeux, satisfait. Ce n’est pas « bon ». C’est, simplement – et ça déjà c’est surhumain.
 
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"

mercredi 3 septembre 2014

Le romain


Je vis comme les anciens romains au temps où les empereurs se succédaient rondement. Je me lève tard, prend tranquillement le petit déjeuner, lit quelques pages de sages écrits et allongé sur le lit j’épie l’animation printanière des oiseaux pépiant derrières les volets. Puis je me rends aux bains publics. Là, un livre agréable à la main, je m’assois sur un banc de pierre, observe les jeunes corps qui s’amusent comme des fous, je me réjouis des voix et des formes de la vie. Je mange quelque chose de léger, puis écris quelques lignes dans mon journal et range mes papiers. Je passe le soir avec des amis dans un jardin, bois du vin acidulé léger et nous échangeons sur la chose publique. A minuit quand je vais me reposer, la lune est déjà haut dans le ciel et entre les arbres le vent s’est endormi, comme les âmes des morts dans les cimetières.
Je me réjouis des fleurs, des jeunes corps, des livres intelligents et des mots affectueux de mes amis. De la pluie aussi et de la lumière du soleil. J’attends l’arrêt de mort ; en souriant je l’attend. Cela ne me fait plus souffrir de quitter cette vie, car c’est bien selon les préceptes de la raison que j’ai vécu. La paix soit avec vous.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 3 juin 2014

Et un jour ...


Et un jour tout aura un autre sens. Considère l’espace dans lequel tu vis à présent, contemple le paysage qui a rayonné vers toi sous toutes les variantes des saisons à travers les fenêtres de ta chambre, regarde dans les visages des gens que tu as cru connaitre, aimer ou haïr, examine les objets dont ta vie était entourée : vient l’instant où tu apprends que tout cela n’était qu’une langue des signes, que des idéogrammes chinois dont tu ne déchiffres que maintenant le véritable sens, en cet instant effrayant et simple, indifférent et sans merci, vide et raisonnable. Malheureux, tu avais cru avoir su quelque chose. Mais maintenant tu découvres que jusqu’à présent tu n’avais véritablement rien su. Et ce sens, cette connaissance nouvelle et ultime, tu ne peux la transmettre à personne.
 

Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 15 avril 2014

La fable chinoise

- Et bien – dit la femme -, tu viens ?

L’homme se taisait. Il tripotait ses gants et dit le regard baissé :

- J’ai entendu un jour une fable. Une fable chinoise, bien entendu. C’était ainsi : dans une province éloignée vivaient un homme et une femme. Un matin ils sentirent qu’une voix leur transmettait un message, un  ordre : ils se levèrent de leur couche et comme des somnambules se mirent en route l’un vers l’autre, quittèrent leur maison, leur époux et leur épouse, laissèrent tout et tous, pour se rencontrer enfin dans la sombre forêt de la vie et vivre ensemble heureux et unis. Ainsi marchèrent ils ensorcelés l’un vers l’autre. Ils allaient à travers des déserts infinis et finirent par arriver dans une sombre forêt. La forêt était séparée en deux par un ruisseau et les deux se rapprochaient chacun d’un des côtés des rives du ruisseau, les yeux fermés selon les ordres, et avec un sourire muet et heureux. Au-dessus du ruisseau il y avait une passerelle étroite, si étroite qu’une seule personne à la fois pouvait marcher sur la planche fragile. Et ils restaient tous les deux, sur la rive, se tenant face à face, pleins de désir et souriant, et ils hésitaient pour savoir lequel devait le premier se lancer vers l’autre… Alors la femme dit doucement, avec tendresse : « Viens donc ! ». L’homme leva le regard quand il perçut la voix, se frotta les yeux, regarda la femme, regarda vers le ciel, puis il se tourna et repartit dans sa vie, vers sa famille et à partir de cet instant il vécut muet et n’en revenant pas dans son cœur. Car la femme a parlé trop tôt. Et il n’est absolument pas permis de parler. Il faut attendre jusqu’à ce que l’homme traverse le ruisseau sans en être prié ou sommé. Voilà la fable chinoise.

- Oui -, dit-elle et ses yeux se remplirent de larmes. – Et bien, tu viens ? …

- Ce serait bien -, dit l’homme poliment, boutonna ses gants et chercha son chapeau. Malheureusement j’ai des négociations cet après-midi. Et je suis passablement pris toute cette semaine.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 14 janvier 2014

La forêt


Vers cinq heures la forêt flambait encore dans la lumière et le feu doré d’octobre ; mais avant que nous ayons atteint la fin du chemin forestier, les flammes s’étaient éteintes et une vapeur froide et une lumière sombre de crépuscule tombaient sur nous, sur la forêt et sur les clairières.
Dans cette obscurité nous commencions à nous presser, nous parlions avec agitation comme si était venu l’instant où il fallait vite, très vite se concerter sur tout, le sens et l’absurdité de la vie, le passé et l’avenir qui sont tout aussi funestes, le mystère que représente celui-ci et le mystère qui me représente moi, furieux, presque en criant, nous pressant sur le chemin forestier dans le crépuscule, dans la forêt d’octobre, sous les arbres déplumés, entre les ombres grises et échevelées – dans la forêt, sur ce chemin funeste, nous coupant la parole, nous arrêtant et haletant, regardant l’autre dans les yeux reprenant notre course, cherchant notre souffle, nous envoyant des mots, criant le texte de quelque dispute incompréhensible. Et le vent mugissait. C’était l’instant où les arbres grandissaient, poussaient, oui, jusqu’au ciel. Le destin était dans tout, dans le crépuscule froid, dans le dialogue haleté, dans la hâte, dans la manière dont il tendait parfois le bras, comme s’il cherchait le chemin, comme s’il voulait demander de l’aide entre les arbres s’inclinant sous la tempête, criant, au fond de la forêt profonde, perdu et cherchant de l’aide, comme s’il n’entendait vraiment rien d’autre, juste le mugissement du vent, la souffrance des arbres sombres, l’écho devenu cri de ses mots et le battement sauvage de son cœur. Ainsi marchions-nous sur le chemin du retour de la forêt. Au loin, au bord de la prairie, brillaient déjà les lumières. Alors nous nous sommes arrêtés, nous sommes tus et rentrés en ville. A mi-chemin, j’ai compris qu’une partie de la vie était terminée ; les quarantes ans sont derrière moi et maintenant commence quelque chose de nouveau. 
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

lundi 16 décembre 2013

Bach


Il a eu vingt enfants, il était cantor et organiste à Weimar, Coethen et Leipzig, il était miséreux ; au milieu de vingt enfants, il a écrit ses messes, ses concertos, ses suites, comme nous, nous torchons rapidement un article, bavardage sans valeur, pour la feuille du dimanche.
Il écrivait comme les arbres respirent, comme la forêt en même temps parle et se tait, il écrivait comme le bon Dieu, quand il n’y avait encore ni terre, ni ciel, seulement la mélodie, l’harmonie, en état d’apesanteur et insaisissable. Il écrivait au milieu de vingt enfants, miséreux, était Cantor et n’avait pas d’habit du dimanche... Silence, silence. Maintenant Bach a la parole. Ecoute-le.
 
Extrait de "Ciel et terre"

dimanche 13 octobre 2013

Appartement à louer

(Kiadó lakás)
extrait de Ciel et terre, d'après la traduction allemande d'Ernö Zeltner

Je passe devant notre maison de Kassa et je vois à une fenêtre du rez-de-chaussée l’avis manuscrit « Appartement à louer ». Le concierge me conduit au premier étage, il a toutes les clés. Oui, dit-il, l’appartement est vide, il est à louer, et il ouvre la porte sur la grande salle à manger.
Quand nous en étions partis, la maison où j’avais passé mon enfance avait été vendue aux enchères et un ramoneur avait emménagé dans l’habitation. Lui-même se servait des pièces du bâtiment sur le jardin et désirait louer les beaux locaux d’habitation. Sans un mot je regardais autour. Ici c’était la salle à manger, la partie la plus haute, avec des colonnes et des arcs, d’où un escalier conduisait dans la grande salle basse marron, où se trouvait le poêle de faïence. De là on pénétrait dans la pièce sombre, la chambre à coucher du père, cette grotte secrète, un genre de caverne de chef indien avec des dessins de buffles sur les murs, puis la grande pièce sur la rue avec les murs à arcades, le beau sol et les niches noblement arquées dans le mur pour la bibliothèque. Tout cela est maintenant vide et serait à louer. Je regardais intéressé autour de moi, le chapeau et les gants dans la main gauche, et posais quelques questions factuelles au concierge.
pour lire la suite cliquer sur

mardi 10 septembre 2013

Un jour à Kassa

(Egy nap Kassán)
extrait de Ciel et terre, d'après la traduction allemande d'Ernö Zeltner

Maison de l'enfance de S. M.
à Kassa**

Un jour je suis pourtant allé à Kassa, avec l’express, comme on va à Szeged ou à Makó, sans excitation particulière ni émotion intérieure : en route j’ai lu le « Journal » de Green et m’y suis absorbé ; ce que je lisais m’intéressait plus que le trajet ; le train s’est arrêté et je suis descendu à Kassa sans passeport ni visa*, j’ai traversé le petit bosquet entre la gare et la ville et me suis trouvé une chambre d’hôtel, j’ai flâné dans les rues, j’ai regardé les anciennes et les nouvelles maisons, je suis allé à l’immeuble où nous avons vécu pendant une période, et sous la voûte sombre qui relie l’entrée avec la cour volaient des chauve-souris, au premier étage de la maison je suis resté devant la fenêtre, c’est ici que sont nés mes frères et ma sœur, j’ai pris l’escalier que mon père descendait tous les jours pendant quarante ans, le cigare à la main, bien nourri, gai et solennel,
Musée Márai à Kassa****
  je suis allé alors à l’autre maison dont l’entrée est toujours
  surmontée de nos armoiries (photo de gauche) ;
je suis allé à l’auberge, où on ne me connaissait pas, observé
la montagne où, une fois, en hiver, un chat sauvage s’était  caché dans la chapelle et où, quand la guerre*** éclata, nous vivions dans une vieille maison de campagne ; le soir je suis passé dans la rue des filles légères le long des fenêtres éclairées et j’ai dévisagé les prostituées rêvassantes qui tristes et indifférentes se reposaient dans cette marseillaise indolence et insouciance derrière les vitres illuminées des devantures, à la fin de la rue j’ai trouvé la plaque de la sage femme dont le fils était avec moi au lycée – il s’appelait Gurka – et, vers minuit je me suis arrêté devant l’église des Dominicains, au clair de lune sur la place pavée de pierres blanches, qui dans son éclat argenté faisait penser tout à fait à l’Espagne, rappelait des exécutions et le Moyen-Âge, et je pensais : « Tout est à sa place. Très beau, très juste. »

Peut-être aussi, seulement la cathédrale, l’ancienne avec sa beauté hautaine, inspirant la crainte, avec la puissante tension de ses arcs et voûtes, des colonnes et pointes, était … Complètement seul, j’étais à Kassa. Dans une cave j’ai bu du vin, puis je suis rentré à l’hôtel, j’ai baillé et ai sombré dans le sommeil. Alors j’ai vu, en rêve, pour un instant, des larmes dans les yeux, Kassa, la vraie, l’exacte – mais seulement pour un court instant.
 
* sans passeport ni visa : Kassa avait été tchécoslovaque de 1919 à 1938 et les hongrois qui voulaient s’y rendre devaient alors obtenir un visa
** photo exposée au Musée mémorial Márai (voir note suivante)
*** il s'agit bien sûr de la première guerre mondiale
**** maison où les parents Grosschmids (patronyme de Sándor Márai) ont vécu de 1913 jusqu'à leur expatriation et où est aujourd'hui installé un petit musée mémorial
 

mardi 20 août 2013

Patrouille à Kassa

Je reprends le titre d'une œuvre de Márai "Kassai őrjárat" (que je n'ai encore malheureusement pas pu lire, car il n'en existe pas de traduction dans une langue que je connaisse) pour relater ma recherche de souvenirs de l'écrivain dans sa ville natale, comme le proposait le site  hlo.hu. (voir article du 6/7/2013)  

Entre deux rencontres que l'évocation de Márai ont bien facilitées (Merci Hélène, merci Eszter), j’ai laissé mon vagabondage nourrir mon imagination. Sans suivre exactement l’itinéraire que suggérait hlo.lu, j’ai croisé dans ces lieux avec le souvenir que j’avais de mes lectures de Sándor Márai.
Mais pour une lecture plus facile, je vais reprendre l’ordre suggéré par hlo.lu en y ajoutant quelques variantes.
pour lire la suite, cliquer ci-dessous sur "Plus d'infos".


mardi 30 avril 2013

LA GITANE


La gitane aux pièces d’or tressées autour du cou et une rose rouge dans ses boucles noires sauvages, dit encore ceci :
 
— Mes parents se faisaient toujours du souci pour moi  et m’ont mise en garde contre les gens qui possédaient une maison et vivaient constamment au même endroit. Nous avions une jolie roulotte verte et un cheval. Mon père était un homme très distingué avec une veste à boutons d’argent, et nous dormions chaque nuit devant une ville nouvelle. Chez nous chacun avait appris un métier, je dansais et divertissais les messieurs, mon frère était avaleur de sabres et cracheur de feu, les cousins faisaient des briques et tiraient les cartes. Ainsi vivions-nous dans des conditions ordonnées, réglées, stables, dans une tente. Pourtant mon père le Voïvode nous parlait souvent de méchantes gens qui habitaient dans des maisons en pierre et qui enlevaient de gentils enfants tziganes, les obligeaient à exercer toutes sortes de métiers abominables, les tourmentaient et contre leurs dispositions les forçaient à apprendre quelque tour de force, par exemple aux filles à se marier et aussi exiger de gitans plus âgés la preuve de leur nationalité. Et qu’il faut être très prudent dans ce monde, car il grouille tellement de gendarmes qui rôdent
 
– disait-elle avec un profond soupir.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner


dimanche 13 janvier 2013

Celle qui entre


Cette femme ne savait rien faire d’autre que d’entrer. Elle entrait – par la porte d’une salle de réception et au milieu des gens, ou dans une baignoire, ou au lit où son amant l’attendait – comme un grand chanteur arrive sur la scène, comme le pape dans la salle du trône, où il reçoit l’hommage des délégations des croyants de ce monde, comme un chef de guerre pénètre dans la ville conquise, où des bourgeois barbus, pâles lui présentent aussitôt les clés sur un coussin de soie. C’est ainsi qu’elle entrait. Elle apparaissait sur le seuil ou prenait place au lit, et les témoins étaient remplis d’un sentiment d’attente solennelle. Mais alors, tandis que disparaissait la magie de l’entrée, il ne s’en suivait plus rien. Avec l’entrée elle avait tout dit et tout fait, de ce qu’elle savait dire et faire dans la vie. Et alors elle était simplement assise ou allongée ou conversait. Elle avait couvert le monde une fois pour toutes. Son travail était fait, elle n’avait pas d’autres tâches, elle aurait aussi bien pu mourir, car elle avait déjà fait son entrée.
Extrait de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner
 

vendredi 28 décembre 2012

Un poète Hongrois

Pour le « Jour du Livre » on a réédité les poèmes de Gyula Juhász*. Sur la jaquette le visage barbu, triste du grand poète, son sourire fou. Juhász était un « hongrois » en effet : dans une telle constitution de hongrois se cache une psychose. On ne peut pas impunément être seuls en Europe pendant mille ans. L’homme dans la solitude devient poète ou maniaco-dépressif ou les deux. Chez les finlandais il y a aussi beaucoup de fous. Le résultat de l’expérience finno-ougrienne est que nous nous sommes égarés dans le monde indo-germanique et que nous sommes seuls. C’est aussi là-dessus que le sourire fou sur la photographie attire notre attention.
Extrait du journal (année 1947), à partir de la traduction
en allemand deTibor et Mona von Podmaniczky


* Gyula Juhász (1883-1937), poète hongrois, un des enfants les plus célèbres de Szeged, maître de la forme courte. Anna sa Muse, et ses souvenirs d’elle suscitèrent toute sa vie des poèmes tendres et sensibles. Plusieurs tentatives de suicide émaillent une vie de solitude. Autre évocation de Juhász par Sándor Márai, sous le titre Szeged dans Ciel et terre.

dimanche 23 décembre 2012

Messe de minuit

Messe de minuit le soir de Noël dans la cathédrale de Kassa* ; vingt ans après je revois et réentends cela pour la première fois. Mon émotion est froide et sans pathos. Il y a quelque chose de grand et d’éternel dans la cathédrale, dans les visages des gens, dans les ombres gris-jaunes, dans le silence de fer ; et derrière tout ça, l’enfance.
 
Oui, la ville et la cathédrale, elles restent – il faut les séparer de l’enfance, des gens, de l’actuel, de ce qui change et qui tombe en ruine, de ce qui est déjà terriblement étranger dans cette ville parce que connu de toute éternité par la chair, le sang et par le souvenir : pour nous ne peut vraiment mourir que ce qu’avec quoi nous avons été le plus familier. Le souvenir est mort et refroidi. Mais la ville et la cathédrale se tiennent dans une froide supériorité au dessus de tous les souvenirs et modifications : et cela avec une indifférence qui est inhumaine, comme seules de grandes œuvres d’art peuvent regarder de haut celui qui les a créées et qu’elles ont créé.



* Kassa, aujourd'hui Košice en Slovaquie, est la ville natale de Sándor Márai. Au moment où il écrit ces lignes, Kassa rattachée en 1920 à la Tchécoslovaquie par le traité de Trianon, est redevenue hongroise par la "grâce" d'Hitler et de Mussolini au premier arbitrage de Vienne (1938) et Márai a pu retourner dans cette ville qu'il évoque en particulier dans "Les Révoltés"

Extrait de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

dimanche 2 décembre 2012

Travail

Je suis souvent effrayé par le peu de temps que je travaille par jour. A dire vrai ce ne sont que quelques minutes le matin ou l’après-midi quand vraiment il n’est plus possible de repousser et où – dans la contrainte et en résistant – je gratte rapidement les quelques lignes, d’où sort alors quelque chose, un article, un essai ou une page d’un livre.
Sûr, si l’on calculait mes honoraires sous forme de salaire horaire, je pourrais manger de la viande enragée. Je ne crois pas que je travaille plus d’une heure, maximum une heure et demie par jour. C’est avec raison qu’une grande partie des hommes méprise l’écrivain qui ne fait que glander, bailler aux corneilles, lire, mater et puis qui, de temps en temps, accessoirement, jette aussi quelque chose sur le papier. Je ne me défends absolument pas contre ce mépris. Je veux seulement acter que moi aussi je méprise la majeure partie de la fiction de travail avec laquelle les hommes gaspillent leur vie et leur temps. Du travail fictif c’est être assis pendant dix heures dans une administration ou encaisser de l’argent ou « traiter » des dossiers. Il est possible que dans les grandes organisations d’une société le travail fictif soit aussi nécessaire. Mais je n’ai aucune considération pour cette sorte de travail.
Travailler ne peut pas être une fin en soi. Le travail n’a de valeur que si l’homme en produit quelque chose : un paire de chaussures, magistralement, comme d’autres ne le peuvent pas, ou un roman, magistralement, comme d’autres n’en sont pas capables, ou quand l’homme guérit comme si le bon dieu lui avait soufflé le secret à l’oreille. Je suis éternellement reconnaissant au destin de ne pas pouvoir travailler, mais seulement produire, créer quelque chose.


Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

vendredi 31 août 2012

Journal

Je n’ai jamais beaucoup aimé les journaux intimes, ce n’est pas mon moyen d’expression. Si c’est le sens d’un journal d’écrire « journellement », et à côté de cette tâche, de noter aussi en gribouillant le sens de ce sous-produit, de conserver les copeaux de l’instant, alors ce sont ces notes-ci qui sont mon journal ; pourtant je ne peux pas écrire autrement, simplement pour un public anonyme, ainsi que je le fais en ce moment en mettant ces notes sur le papier, c’est-à-dire avec un titre, une intention et un contenu structuré … Est-ce de la vanité ? Ou un genre de contrainte du métier ? Et les journaux, ces « grandes confessions », sont-ils écrits avec moins de coquetterie et d’intentions et moins pour le public ? J’ai un doute. L’écrivain louche toujours d’un œil vers le public, même s’il note sur son cahier secret : « Aujourd’hui rien à signaler » ou « fumé cet après-midi ». Cela aussi il le considère comme une affaire publique puisque justement il est écrivain. Le journal, même le plus intime, est toujours écrit pour le public, et peut-être est-ce ainsi plus honnête, si nous avouons, que nous autres écrivains ne pouvons pourtant pas être complètement honnêtes, ni dans nos œuvres, ni dans notre correspondance, ni non plus dans les notes de notre journal. D’ailleurs, auteur de journal intime, je ne fais pas grand compte de cette étrange bonne foi. Garde tes secrets pour toi – écris de manière énigmatique et sincère, avec titre, structure et intention, c’est la seule manière possible, la seule manière convenable.
 
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner
 
Il est amusant de noter que ce texte est paru en 1942 et que l'année suivante, SándorMàrai commençait un journal, journal qu'il allait tenir jusqu'à sa mort.


samedi 11 août 2012

Démocratie

J’ai écouté le démocrate furieux qui souhaite aux dictatures des bombes, du soufre, l’enfer et les sept plaies d’Egypte, et me suis dit :
– Oui, finalement la démocratie vaincra, mais pas de cette manière, surtout pas avec les moyens auxquels croit ce démocrate furieux et désespéré. La démocratie ne peut pas vaincre à n’importe quel moment de l’histoire, sur le champ de bataille, au milieu des trompettes tonitruantes et des oriflammes flottant, quand les cadavres de centaines de milliers de tyrans sont couchés sur le champ de Mars et que les troupes d’assaut de la démocratie victorieuse, bonne, impeccable et accomplie, piétinera les cadavres au pas de l’oie. Ce n’est pas ainsi que la démocratie peut vaincre, pas seulement ainsi.
– Mais elle vaincra, discrètement, en moi et en toi. Quand nous serons plus cultivés, donc plus humains, quand nous serons plus éclairés, donc meilleurs, plus patients, donc plus virils – l’arbitraire est toujours démence et pas non plus viril –, alors la démocratie vaincra. Quand ? Mardi ? ou Samedi ? Je ne le crois pas. Les victoires ultimes ne s’acquièrent pas à si bon marché et à l’heure.
Extrait de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner

vendredi 10 août 2012

Aiguise les oreilles

Ne te tourmente pas à dire quelque chose de suprêmement beau, quelque chose de particulièrement surprenant ou bien aussi quelque chose de dangereusement individuel ou original. Ouvre les yeux et aiguise tes oreilles en pleine conscience. Puis ferme les yeux  et souviens-toi, intensément. Après tu entends une voix, tu vois un visage ou un paysage et quelque chose va s’éveiller en toi … Et alors commence à écrire très lentement, en toute conscience.
Tout le reste laisse le au bon dieu.
Extrait de "Ars Poetica", deuxième partie de "Ciel et terre"
d'après la traduction en allemand d'Ernö Zeltner