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mercredi 26 septembre 2018

Les cafés de Sándor Márai, le samedi 29 septembre

au café "Le Sorbon", 60 rue des Ecoles, de 17 à 19h

Les cafés sont à la fois espaces de travail et lieux de socialisation. Sa vie durant, Sándor Márai ne cesse de les fréquenter et, dès ses débuts de romancier, il les transpose dans l'univers de sa fiction. Dès lors, les trois capitales que l'auteur connaît comme sa poche pour y avoir vécu dans la période de l'entre-deux-guerres – Paris, Berlin et Budapest – se dévoilent, sous le regard scrutateur d'un écrivain responsable, par l'entremise de quelques cafés littéraires emblématiques.
 
Au café "Le Sorbon, 75005 Paris
Intervenants : András Kányádi, Julie Chaize
Entrée libre avec consommation obligatoire de 5€ par personne

voir http://www.parizs.balassiintezet.hu/fr/programmes/les-cafes-de-sandor-marai/
Information : accueil@instituthongrois.fr Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. | +33 1 43 26 06 44

samedi 3 février 2018

Prix de traduction Nicole Karatson-Bagarry 2018 à Catherine Fay

Le Prix de traduction Nicole Karatson-Bagarry 2018 a été décerné à Catherine Fay pour sa traduction de "Szindbad hazamegy" de Sándor Márai, (Dernier jour à Budapest, chez Albin Michel).
Le prix lui sera remis le 7 février 2018 à 19h30 à l'Institut Hongrois, 92 rue Bonaparte, 75006 Paris.  

mercredi 11 octobre 2017

Dernier jour à Budapest

C'est sous ce titre qu'Albin Michel fait paraître la traduction par Catherine Fay de "Szindbád Hazamegy" (littéralement "Sindbad rentre à la maison"), roman-pastiche-hommage de Sándor Márai à l'écrivain hongrois qu'il a peut-être le plus apprécié : Gyula Krúdy.
Sortie en librairie, le 1er novembre.

Voici la présentation qu'en fait l'éditeur :

Dernier jour à Budapest
Dernier jour à Budapest, publié en Hongrie en 1940, réunit de manière singulière deux virtuoses de la littérature hongroise du XXè siècle. Sándor Márai, l’auteur des Braises, y rend hommage à son maître, Gyula Krúdy, dandy ténébreux et personnage légendaire de la bohème littéraire de Budapest, surnommé ici Sindbad, comme le héros de plusieurs de ses nouvelles.  


Un matin du mois de mai, Sindbad quitte son domicile d’Óbuda en promettant à sa femme de rapporter, avant la tombée de la nuit, les soixante pengös nécessaires à l’achat d’une robe pour leur petite fille. Mais à peine parti, ses bonnes intentions se dissipent. Cédant à la tentation d’une balade en calèche, il se laisse aller à une douce flânerie, revisitant le Budapest d’hier, au gré des lieux aimés : le bain turc, où «  Orient et Occident fusionnaient dans les brumes de chaleur  », le café Chicago où il écrivait, les restaurants où il dînait…  
Entre Histoire et fiction, Sándor Márai   livre un récit envoûtant et nostalgique, à la beauté crépusculaire, où ses propres souvenirs d’avant-guerre se mêlent, avec une puissance évocatrice décuplée, à l’imaginaire de l’un des plus grands écrivains hongrois.

mercredi 20 avril 2016

Printemps (2)


Le printemps n’a pas qu’odeur, couleur, lumière réfractée, littérature, mode, radis et jeunes oignons, mais aussi une puissance de guérison dangereuse, sauvage. Au printemps les bains, les eaux thermales, les herbes médicinales fraîches agissent sur le corps humain avec une énergie comme jamais autrement : il faut traiter cela très prudemment, comme avec un mystérieux remède miraculeux. Une gorgée de trop d’eau thermale, cinq minutes de trop dans les thermes, quelques brins de plus d’herbes de printemps et l’équilibre de ta vie bascule. Le printemps est une médecine, mais aussi un poison, comme toute la vie, dont il est une expression aiguë, sauvage.
Extrait de "Ég és föld" (Terre et ciel)
 

lundi 1 février 2016

« La nuit du bûcher »

Vient de paraître chez Albin Michel « La nuit du bûcher », la dernière oeuvre traduite en français de Sándor Márai.
 
Ce roman, écrit en 1975, se situe parmi les derniers de la production de Márai dans une série de romans « historiques » (dont aucun autre n’a encore été traduit en français). Il se présente sous la forme d’une longue lettre d’un moine carme espagnol à l’un de ses « frères » du couvent d’Avila, dans laquelle il lui relate son séjour à Rome à la fin du XVIème siècle et lui rend compte de sa mission qui était de s’initier aux méthodes de l’Inquisition romaine. Il lui annonce aussi qu’il se trouve maintenant à Genève et qu’il ne rentrera pas au couvent.
L’action du roman se déroule entièrement à Rome, ce qui nous vaut d’ailleurs quelques savoureux tableaux de la Rome des années 1590. Le carme est accueilli dans une institution très spécifique à l’Inquisition romaine : la confrérie des confortatori (les confortateurs ; « confortateur » est d’ailleurs une traduction possible du titre hongrois du roman –Erősitő–, mais aurait certainement été difficile à comprendre pour un public français). Ces ‘confortateurs’ ont pour mission  de donner des forces au condamné au bûcher en le convainquant d’abjurer son hérésie, ce qui lui permettra après l’épreuve terrestre de ne pas brûler dans les flammes éternelles de l’enfer.
« Leur corps se consume sur terre mais ce n’est qu’un désagrément temporaire qui ne dure pas longtemps. Après la souffrance du châtiment terrestre, l’âme purifiée de l’hérétique va droit aux cieux. »[1]
La « congrégation » est constituée de laïcs et de religieux à qui on fait appel dans les cas difficiles.
Le « rapport » du carme est l’occasion pour Márai de présenter avec une certaine ironie  la doctrine de l’Inquisition après le Concile de Trente, personnalisé par le cardinal Bellarmin, et le débat qui l’accompagne (le carme, apprenti inquisiteur a la foi du charbonnier) :
« Pour moi, l'Incarnation dont certains hérétiques, d'après ce que je savais, contestaient la vérité sacrée, représentait une réalité. Et l'idée d'émettre des doutes sur la Sainte Trinité, même malade de fièvre ou sans m'en rendre compte, ne m'effleurait pas non plus. Tout ce que le Saint-Office proclame et accomplit me semblait naturel et juste, à l'instar d'un être raisonnable et sain d'esprit qui ne doute pas de la réalité de la nature, de la lumière du soleil ou de l'air. »[2]
Une des grandes interrogations du carme (dont on ne connaitra pas le nom, mais c’est assez fréquent chez Márai[3]) est « Comment acquérir la certitude qu’une conversion proclamée est bien sincère ? », question à laquelle il ne recevra pas de véritable réponse. Lors de l’un de ses enseignements sur le rôle véritable des confortatori, le Padre qui lui sert de mentor lui dit bien :
« Malgré tout, continua-t-il d'un ton sévère, il en est qui s'obstinent jusqu'au dernier instant. Ils simulent, se comportent en apparence comme s'ils reconnaissaient la vérité, se confessent et communient à la dernière heure. Cependant, ce n'est que poudre aux yeux. En réalité, en dedans, ils continuent à nier la vraie croyance. Mais ces êtres sournois craignent, en résistant, de rendre leurs derniers instants plus pénibles que ce qu'ils redoutent et c'est pourquoi ils font semblant de se rétracter. Heureusement, nous sommes là, nous, les confortatori, et nous sommes vigilants. »[4]
Mais à la question que lui pose le carme :
« — Justement, [dis-je timidement.] À quel signe peut-on déceler que l'hérétique s'est réellement repenti ? »
il ne répond pas vraiment :
« — Pour reconnaître ce genre de chose, il faut beaucoup d'expérience et on doit être inspiré par la clémence » [, répondit le padre.]
Il se recouvrit les yeux avec les paumes comme s'il cherchait la réponse ainsi. Puis il me reprit le bras et nous reprîmes notre promenade dans le cloître à pas lents.[5] 
On ne peut pas lire certains passages sans établir un parallèle avec les totalitarismes de la période qui entoure celle où le roman est écrit : la censure, la délation, la surveillance des hommes et de leurs pensées, la coercition, les procès, bien des éléments communs s’y retrouvent. Le Padre lui déclare une fois :
« Il ne suffit pas de tenir à l'œil, d'intenter des procès et de soumettre à la torture quelques-uns d'entre eux. Viendra le temps », en disant cela, il écarquilla involontairement les yeux comme s'il lisait dans l'avenir, «viendra le temps où l'on ne pourra plus sévir de façon individuelle mais où il faudra réunir et mettre à part tous les suspects ensemble. Le diable fait des tours et des détours, il soumet tout le monde à la tentation. Arrivera une époque où l'on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés de tomber un jour dans le péché d'hérésie, à cause de leur origine ou pour d'autres raisons, dans des champs clos par des barrières de fer, pour des périodes plus ou moins longues... mais en général il vaudra mieux que ce soit pour longtemps....[6]
puis un peu plus loin
« Le bûcher! […] Que de fatigue, que de dépenses à cause d'un seul homme ! Non, poursuivit-il d'une voix déterminée, croyez-moi, mes frères, viendra le temps où le Saint-Office changera les procédures en vigueur jusqu'à nos jours ! Il supprimera l'exécution publique de la sentence ! Et quand le temps sera venu, il enverra les coupables non pas un par un mais par groupes entiers, plusieurs centaines d'hommes à la fois, dans l'autre monde, où ils rendront compte de leurs péchés au Tribunal Éternel. Quel en sera le mode?» lança-t-il d'un air sombre. Il était pâle, on voyait qu'il vivait l'un de ces rares moments où la piété vous envahit totalement et où la force physique vous quitte.
«Je ne sais pas », souffla-t-il, tête baissée, et il gémit d'impuissance. «Mais il faudra trouver un moyen.» [7]
et encore
« Car il ne suffit pas, soupira-t-il, que l'hérétique, bourrelé de remords, fasse son examen de conscience. […] Le Saint-Office est plus exigeant. Il veut que l'hérétique ainsi préparé revendique lui-même son châtiment en public, au tribunal ! Il est essentiel pour les fidèles de voir et d'entendre un homme égaré, à présent enfin démasqué, battre sa coulpe avant de monter sur le bûcher et clamer à la face du monde que tout ce qui lui arrive est peu de chose ! C'est à lui d'exiger qu'on le punisse car les supplices qu'il a endurés au cours de l'instruction étaient indispensables et mérités ! Que, au dernier moment, il proclame au monde, sachant qu'il ne peut plus compter sur aucune miséricorde sur cette terre, combien il est nécessaire que lui, le fautif, disparaisse de la surface de la terre. […] Qu'il comprenne, l'hérétique, qu'en acceptant sa condamnation avec humilité mais aussi en s'accusant lui-même au vu et au su du monde entier, il rend un grand, un ultime service à l'univers des croyants ! »[8]
Et puis après de longs mois d’« initiation » le carme va enfin être admis à assister aux dernières heures d’un hérétique. Ce relapse notoire c’est Giordano Bruno, dominicain défroqué, philosophe, théologien, cosmologue qui a soutenu de nombreuses thèses hérétiques dans ses ouvrages et sa prédication, et dont le procès a duré sept ans. Voici comment le carme décrit la vision qu’il a de cet homme :
« … l'homme assis sur le banc se tenait droit. Les mains enchaînées croisées sur la poitrine, il n'était pas adossé au mur. Il ne regardait personne[…] Son regard se portait au-dessus d'eux [les confortatori], ou à ses pieds vers la flaque de lumière que formaient les rayons du soleil levant […] C'est cette flaque de lumière qu'il contemplait, indifférent, immobile. »[9]
« On aurait dit que tout s'était consumé en lui, la colère comme la peur. »[10]
Et le moine commence à se poser des questions :
« Or, à mon grand effroi, je me rendais compte que l'homme assis devant nous n'avait nulle intention de s'abaisser. […] En contemplant ses traits figés, je compris, choqué, que ce visage d'homme quasiment pétrifié nous renvoyait la malédiction du Saint-Office : ce n'était pas lui le maudit mais nous, nous tous, qui nous trouvions dans sa cellule de condamné à mort. »[11]
Et « puisque la confortation avait échoué, tout était peine perdue : le provveditore fit signe aux hallebardiers de s'emparer du condamné » et le carme va dans la foule du Campo de' Fiori assister au supplice :
« J'ai dû jouer des coudes pour bien voir le brûlement »[12]
« Le mastro di giustizia fit signe aux aides d'arracher la chemise plissée que l'on avait enfilée à l'hérétique en prison pour sa dernière nuit. L'ordre fut exécuté et alors, en haut du bûcher, devant les belles maisons bourgeoises aux nobles façades du Campo de' Fiori, se tint un homme nu. »
[…]Dans la pénombre du petit matin d'hiver, dans la ville de Rome, l'homme était nu comme si on ne l'avait pas seulement dépouillé de sa chemise mais également de sa chair. »[13]
Puis
« […] avant que le nuage de fumée ne recouvre la silhouette dénudée, je vis encore le visage de l'hérétique quelques instants. Ce n'était pas l'enfer ou le ciel qu'il fixait en regardant devant lui, non, ce qu'il regardait était le Néant, comme s'il avait compris que, le Néant était la seule réalité et que le reste n'était qu'illusion. […] On aurait dit que cet homme savait qu'il n'existait aucun secours pour les humains. Il baissait les yeux sur la foule et à présent, je peux le dire, en cet instant, le visage de l'homme attaché au poteau m'évoqua le visage torturé de Notre Seigneur Jésus-Christ […], le visage de celui qui pardonne ce que les hommes font aux autres hommes mais qui demande en même temps à Dieu quelle est la raison pour laquelle il doit supporter tout ce qui se passe pour lui, être humain, sur cette terre...
Cette pensée [me] fit frissonner :
Le doute peut-il s'emparer de l'âme d'un croyant : se pourrait-il que Notre Seigneur Jésus-Christ sur sa croix n'ait pas pardonné à Dieu ? »[14]
Une fois le supplice consommé, il va prendre congé du cardinal Bellarmin qui se montre très curieux de la manière dont Giordano Bruno a enduré son exécution :
« A-t-il proféré des malédictions ? Ou des supplications ? […] N’avait-il pas peur ? »
Et le moine de répondre :
« Je crois qu’il éprouvait un profond mépris pour ce qui se passait. »[15]
Puis Bellarmin après avoir évoqué quelques-unes des activités de Bruno
« Cet homme... oui, Bruno... ce moine apostat a été le défenseur de la paix entre les groupes religieux. Un homme tel que lui, on peut toujours l'utiliser [...] On doit accepter les agents doubles au service de la Sainte Cause […]Prêcher pour la paix participe peut-être d'une tactique habile. Mais cela n'en reste pas moins et toujours une dangereuse escroquerie. Cet homme croyait vraiment que la paix pourrait un jour devenir une réalité entre deux mondes. »[16]
lui révèle la raison ultime qu’avait le Saint Office d’éliminer l’hérétique :
« Mais ce n'est pas la raison pour laquelle on l'a envoyé au bûcher […] Cet homme-là voulait autre chose. Il croyait que l'intelligence était plus puissante et comptait davantage que la Foi. Celui qui prêche l'accord de la Foi et de l'intelligence est un traître. Il doit mourir car un jour ou l'autre il trahira la Foi. Ou l'intelligence.»[17]
«Une fois, [révèle Bellarmin] j’ai discuté avec lui jusqu'à l'aube. Nous avons parlé du Savoir. Il était têtu, il répétait que l'homme irait plus loin avec le Savoir qu'avec la Foi... Quand je lui ai asséné la sainte vérité selon laquelle le Savoir veut seulement comprendre mais que la Foi rédime... et que la rédemption vaut plus que la compréhension... le contenu profond de la Foi est une grande Idée, l'Esprit Saint..., il a haussé les épaules et il a dit que tout Esprit qui s'identifie au Pouvoir se corrompt et devient implacable. »[18]
Evidemment cette expérience aura pour l’apprenti inquisiteur des conséquences imprévues qui ont d’ailleurs un rapport avec un épisode de la vie de Giordano Bruno, mais qui ne seront pas dévoilées ici.
 
Dans son journal Márai note : « Il n’y a que trois formes d’existence : la faustienne, l’ulyssienne et la christique »[19]. Le personnage de Giordano Bruno participe clairement de la première dans la primauté qu’il accorde au savoir, et il acquière ici quasiment un statut de figure mythique lui-même par la découverte de sa personne savamment distillée au carme par sa rencontre dans la cellule, le bûcher puis l’entrevue avec Bellarmin.
 
Márai utilise un contexte historique pour nous faire réfléchir à tous les fanatismes, tous les totalitarismes de son temps. En dépit de quelques légères erreurs historiques, en particulier certains anachronismes (mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une œuvre de fiction), ce roman est un formidable plaidoyer pour la raison, la pensée libre face aux idéologies de toutes sortes et ça ne semble toujours pas inutile aujourd’hui.
Il bénéficie de la traduction fluide et souple de Catherine Fay. Espérons que le travail de redécouverte de cet auteur majeur de la littérature du XXème siècle sera poursuivi et permettra de découvrir d’autres romans et bien d’autres facettes de son talent, nouvelles, poèmes, récits, théâtre ou journal.


[1] p. 34
[2] p. 125
[3] c’est le cas en particulier des personnages principaux de Les étrangers, La conversation de Bolzano, Le miracle de San Gennaro, Les mouettes, sans parler des romans pas encore traduits.
[4] p. 104
[5] p. 105
[6] p. 79
[7] p. 82-83
[8] p. 106-107
[9] p. 133
[10] p. 136
[11] p. 139
[12] p. 146
[13] p. 151
[14] p. 154-155
[15] p. 171
[16] p. 174-175
[17] p. 175
[18] p. 176
[19] La fortune littéraire de Sándor Márai, p.13, cité par András Kányády lors de la présentation à l’Institut Hongrois.

dimanche 3 janvier 2016

Nouvel An

Voici ce qu'écrivait Márai dans son journal, il y a 70 ans au seuil de l'année 1946 :
 
Nouvel an. Le Danube est un miroir, comme de l’eau dormante. Calme reflet au-dessus d’un pays soulagé.  Dans l’eau se baignent paisiblement des oies sauvages. Il y a un an aujourd’hui  y flottaient des cadavres pieds et poings liés.
Il y a un an aujourd’hui ce pays se tordait sous les coups de baïonnette de la guerre. Maintenant il poursuit sa guérison. Les gens meurent encore dans la misère et l’inutilité, mais tout est en train de guérir. Dans deux ans quand les terres auront été labourées assez profond on ne retrouvera plus trace de la guerre sur ce pays. Et les hommes oublieront vite eux-aussi. Dans deux ans, si je vis encore, tout sera plus important que ce qui était réalité il y a un an.
Hélas pour lui, deux ans après, il prendrait le chemin de l'exil.

samedi 8 août 2015

Sándor Márai et l’actrice Klari Tolnay

La révélation

En 1993 dans une émission littéraire la grande actrice hongroise Klari Tolnay (1914-1998) révélait à la télévision la relation que Sándor Márai avait eue avec elle et présentait un ensemble de dix poèmes dont l’écrivain lui avait fait cadeau sous le titre de « Poèmes d’un poète chinois inconnu du XXème siècle » préfacés d’une introduction du « traducteur ».
 

Klari Tolnay dans Varázs
(avec Andor Ajtay)
 Une romance par des temps difficiles

 C’est à l’automne 1945 que Klari Tolnay fit la connaissance de Márai à l’occasion des répétitions d’une pièce de celui-ci « Varázs » (Magie) où elle jouait le principal rôle féminin. La relation, un peu du type « maître à élève » raconte-t-elle, était rendue assez difficile par le fait qu’à l’époque Márai habitait encore à Leanyfalu à environ 30km de Budapest et surtout sur la rive droite du Danube. L’activité intellectuelle renaissante et le théâtre (le Vigszinhaz) où se jouait la pièce étaient à Pest sur l’autre rive. Márai devait traverser en bateau, le seul pont qui avait été reconstruit étant pratiquement réservé aux militaires soviétiques.



 
Les « Poèmes d’un poète chinois inconnu du XXème siècle »

Ces poèmes avaient été, avec des cigarettes américaines et une bouteille de cognac le cadeau de Noël 1945 de Sándor à Klari. Et celle-ci avait précieusement conservé les poèmes jusque-là. Ils sont aujourd’hui publiés dans le volume de poésies « Halotti beszéd » (« Oraison funèbre », titre du premier texte connu en langue hongroise –fin 12e siècle– qui a inspiré plusieurs poètes hongrois, dont Kosztolány). Ils étaient censés avoir été écrits par le "poète chinois inconnu" pendant la guerre des boxers.

Je reviendrai prochainement sur ces poèmes.

Un manuscrit s’envole

Klari Tolnay raconte aussi une anecdote concernant une autre œuvre longtemps cachée de par la volonté même de Márai qui avait stipulé qu’elle ne devrait être publiée qu’en 2000 au plus tôt (soit 100 ans après sa naissance). Il s’agissait de « Libération » qui s’inspire de témoignages sur la fin du siège de Budapest (voir dans ce blog l'article du 1er mars 2012 et la page "Œuvres traduites en français"). Il en avait secrètement confié le manuscrit à Klari en lui demandant de le lui rendre dès qu’elle aurait fini de le lire.
Le jour venu, ils avaient rendez-vous devant le café du parlement. Il faisait un temps de chien et soudain une saute de vent arracha le manuscrit des mains de Klari. A son grand dam les feuilles s’éparpillèrent un peu partout dans la neige et la boue et ce furent des soldats soviétiques qui les lui rapportèrent. Quand on a lu le livre on mesure l’ironie de la situation.
Et quand Márai arriva et qu’en larmes elle lui tendit le manuscrit tout maculé, il lui dit que de toute façon, il pensait que ce n’était pas une bonne œuvre !

Fin de la romance

La romance ne dura pas très longtemps, puisque quelques mois après, Klari Tolnay rencontrait et tombait amoureuse de l’acteur Ivan Darvas (qui partageait son admiration pour Márai). Elle l'épousa l’année suivante. Il devait faire lui aussi une grande carrière au théâtre et au cinéma.

dimanche 8 mars 2015

Comme en mars


Comme en mars, quand l’après-midi le crépuscule ne s’installe plus à quatre heures et que notre œil habitué à l’obscurité hivernale ressent que cette lumière pâle est devenue déjà plus tenace et intense, que le monde peut exprimer sa volonté, comme toujours, par la lumière et la vie : crois bien qu’au-delà de la pestilence et de l’infamie existent des forces plus claires, se cachent des lumières qui un jour lancent leurs rayons aussi sur l’humanité, comme cette première lumière obstinée en mars, l’après-midi à quatre heures.
Extrait de "Ciel et terre"

mercredi 29 octobre 2014

Parution aujourd'hui de "Ce que j'ai voulu taire"

Aujourd'hui est disponible en librairie
"Ce que j'ai voulu taire"
de Sándor Márai,
Editions Albin Michel (traduction Catherine Fay) 

Voici l'article que lui consacre "L'homme en question", revue de l'éditeur.

Les dernières confessions d’un bourgeois
Avant la Seconde Guerre mondiale, Sándor Márai était un écrivain et un journaliste reconnu en Hongrie. Il menait une existence bourgeoise et insouciante, à l’image de cette journée du 12 mars 1938 par laquelle commence Ce que j’ai voulu taire : le romancier va nager, écrit, prend un café, rencontre des amis…
Ce jour-là, pourtant, l’Allemagne nazie annexait l’Autriche, et un processus irréversible allait s’enclencher qui aboutirait à « l’anéantissement » de la culture et de la bourgeoisie hongroises. Écrit en 1950, ce manuscrit suit et complète Les Confessions d’un bourgeois (publié chez Albin Michel): Márai y revient sur l’histoire des transferts de population dans le bassin des Carpates depuis le traité de Trianon, en 1920, la dissolution du sentiment national venant alors s’ajouter à la juste colère des paysans sans terre et à la corruption généralisée. Après sa compromission avec le régime nazi, l’expérience communiste allait finir de ruiner moralement son pays, et Márai fut contraint à l’exil.
« Rien n’irrite tant l’autorité qu’un silence qui la nie »: c’est pourquoi cet éternel apatride, provisoirement rayé de la mémoire nationale de son pays (Albin Michel l’a révélé en France un an après sa mort, en 1990) se livre ici en toute honnêteté, esquissant un projet politique étrangement contemporain, seul viable à ses yeux: « un traité de paix entre capitalisme et socialisme ».

Ce que j’ai voulu taire
Sándor Márai
224 pages, 18€

jeudi 23 octobre 2014

Une édition bilingue anglais-hongrois de poèmes de Sándor Márai

Sous le titre de The Withering World, Alma Books, un éditeur anglais indépendant, vient de publier une anthologie de poèmes de Sándor Márai en édition bilingue.

Présentation de l'ouvrage par l'éditeur


This collection, the first and only edition of Márai’s poems in the English language – here presented in John M. Ridland’s and Peter V. Czipott's brilliant verse translation – offers a comprehensive selection spanning the author’s whole career and exemplifying his mastery of what he considered to be the highest form of literary expression.

Ce recueil, la première et unique édition de poèmes de Márai en langue anglaise - présentée ici dans la brillante traduction en vers de John M. Ridland et Peter V. Czipott -  propose une large sélection qui s’étend sur toute la carrière de l’auteur et témoigne sa maitrise de ce qu’il considérait comme la plus haute forme d’expression littéraire.

 
C'est à ma connaissance la seule traduction de poèmes de Márai dans une langue d'Europe occidentale.

dimanche 12 octobre 2014

Parution prochaine de "Ce que j'ai voulu taire"



Albin Michel annonce la parution, le mois prochain de
"Ce que j'ai voulu taire" de Sándor Márai.
 
Ce livre qui n'est paru en Hongrie qu'en avril 2013, est, d'après Márai lui même, une continuation des Confessions d'un bourgeois pour la période qui commence à l'Anschluss (l'occupation-annexion de l'Autriche par Hitler en 1938).
 
Voir aussi dans ce blog l'article "Sensation littéraire : un inédit de Márai" du 12 août 2013 .

mercredi 3 septembre 2014

Le romain


Je vis comme les anciens romains au temps où les empereurs se succédaient rondement. Je me lève tard, prend tranquillement le petit déjeuner, lit quelques pages de sages écrits et allongé sur le lit j’épie l’animation printanière des oiseaux pépiant derrières les volets. Puis je me rends aux bains publics. Là, un livre agréable à la main, je m’assois sur un banc de pierre, observe les jeunes corps qui s’amusent comme des fous, je me réjouis des voix et des formes de la vie. Je mange quelque chose de léger, puis écris quelques lignes dans mon journal et range mes papiers. Je passe le soir avec des amis dans un jardin, bois du vin acidulé léger et nous échangeons sur la chose publique. A minuit quand je vais me reposer, la lune est déjà haut dans le ciel et entre les arbres le vent s’est endormi, comme les âmes des morts dans les cimetières.
Je me réjouis des fleurs, des jeunes corps, des livres intelligents et des mots affectueux de mes amis. De la pluie aussi et de la lumière du soleil. J’attends l’arrêt de mort ; en souriant je l’attend. Cela ne me fait plus souffrir de quitter cette vie, car c’est bien selon les préceptes de la raison que j’ai vécu. La paix soit avec vous.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 3 juin 2014

Et un jour ...


Et un jour tout aura un autre sens. Considère l’espace dans lequel tu vis à présent, contemple le paysage qui a rayonné vers toi sous toutes les variantes des saisons à travers les fenêtres de ta chambre, regarde dans les visages des gens que tu as cru connaitre, aimer ou haïr, examine les objets dont ta vie était entourée : vient l’instant où tu apprends que tout cela n’était qu’une langue des signes, que des idéogrammes chinois dont tu ne déchiffres que maintenant le véritable sens, en cet instant effrayant et simple, indifférent et sans merci, vide et raisonnable. Malheureux, tu avais cru avoir su quelque chose. Mais maintenant tu découvres que jusqu’à présent tu n’avais véritablement rien su. Et ce sens, cette connaissance nouvelle et ultime, tu ne peux la transmettre à personne.
 

Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"

mardi 15 avril 2014

La fable chinoise

- Et bien – dit la femme -, tu viens ?

L’homme se taisait. Il tripotait ses gants et dit le regard baissé :

- J’ai entendu un jour une fable. Une fable chinoise, bien entendu. C’était ainsi : dans une province éloignée vivaient un homme et une femme. Un matin ils sentirent qu’une voix leur transmettait un message, un  ordre : ils se levèrent de leur couche et comme des somnambules se mirent en route l’un vers l’autre, quittèrent leur maison, leur époux et leur épouse, laissèrent tout et tous, pour se rencontrer enfin dans la sombre forêt de la vie et vivre ensemble heureux et unis. Ainsi marchèrent ils ensorcelés l’un vers l’autre. Ils allaient à travers des déserts infinis et finirent par arriver dans une sombre forêt. La forêt était séparée en deux par un ruisseau et les deux se rapprochaient chacun d’un des côtés des rives du ruisseau, les yeux fermés selon les ordres, et avec un sourire muet et heureux. Au-dessus du ruisseau il y avait une passerelle étroite, si étroite qu’une seule personne à la fois pouvait marcher sur la planche fragile. Et ils restaient tous les deux, sur la rive, se tenant face à face, pleins de désir et souriant, et ils hésitaient pour savoir lequel devait le premier se lancer vers l’autre… Alors la femme dit doucement, avec tendresse : « Viens donc ! ». L’homme leva le regard quand il perçut la voix, se frotta les yeux, regarda la femme, regarda vers le ciel, puis il se tourna et repartit dans sa vie, vers sa famille et à partir de cet instant il vécut muet et n’en revenant pas dans son cœur. Car la femme a parlé trop tôt. Et il n’est absolument pas permis de parler. Il faut attendre jusqu’à ce que l’homme traverse le ruisseau sans en être prié ou sommé. Voilà la fable chinoise.

- Oui -, dit-elle et ses yeux se remplirent de larmes. – Et bien, tu viens ? …

- Ce serait bien -, dit l’homme poliment, boutonna ses gants et chercha son chapeau. Malheureusement j’ai des négociations cet après-midi. Et je suis passablement pris toute cette semaine.
Extrait de "Poivre et sel", troisième partie de "Ciel et terre"